16 août 2026
Le 28 février 2026, le détroit d’Ormuz s’est fermé. En quelques semaines, les chiffres publiés par le Centre du commerce international, agence conjointe de l’ONU et de l’OMC, ont dit l’ampleur du choc : sur douze produits stratégiques, les volumes exportés par les économies dépendantes du détroit ont chuté de 54% en un an. Environ un tiers de l’urée échangée dans le monde emprunte cette route. Le Secrétariat de l’OMC relève que le commerce des engrais figure parmi les secteurs les plus touchés, les économies d’Afrique et d’Asie étant les plus exposées.
La sécurité alimentaire de continents entiers s’est retrouvée suspendue à un chenal dont aucun des pays concernés ne contrôle l’accès. La dépendance n’est pas une question technique. C’est une question de souveraineté.
Détenir la ressource ne suffit pas
Dans cette configuration, le Maroc occupe une place particulière : le Royaume détient environ 70 % des réserves mondiales connues de roche phosphatée, une ressource sans substitut, dont dépend la fertilisation d’une large part des sols cultivés. Mais détenir ne suffit pas. Un fournisseur n’est fiable que s’il est durable chez lui — et c’est précisément là que se joue une histoire dont on parle peu.
Car le Maroc figure aussi parmi les pays les plus exposés au stress hydrique, avec une sécheresse installée depuis 2018. Or l’enrichissement du phosphate compte parmi les procédés industriels les plus consommateurs d’eau, et les gisements se trouvent à l’intérieur des terres, à plus de deux cents kilomètres de l’Atlantique. Partout ailleurs, cette configuration produit le même conflit d’usage : la mine contre l’agriculture et les villes, arbitré politiquement et jamais résolu.
Retirer une industrie entière des nappes
Le choix fait ici a été inverse. Sollicité par l’État en 2022 dans le cadre du plan d’urgence hydrique, le Groupe OCP a entrepris de retirer intégralement ses activités de l’eau douce nationale. Objectif atteint en 2025, deux ans avant l’échéance : autonomie totale en eaux non conventionnelles — dessalement et eaux usées traitées — pour 320 millions de mètres cubes de capacité installée. Un pipeline de plus de deux cents kilomètres achemine désormais l’eau dessalée de Jorf Lasfar jusqu’à la mine de Khouribga, à raison de 80 millions de mètres cubes par an. À Benguerir, l’exploitation tourne intégralement grâce aux eaux usées traitées de la ville de Marrakech.
Puis le mouvement s’est inversé une seconde fois. Une fois son autonomie acquise, le groupe est devenu fournisseur : Safi, El Jadida, Casablanca Sud et Khouribga reçoivent aujourd’hui de l’eau potable produite par ses installations. Un décret de juillet 2026 a autorisé la création de deux sociétés dédiées au dessalement et au transport, portant les capacités visées à 410 millions de mètres cubes par an, avec une ouverture explicite vers les usages agricoles. Un industriel minier est devenu opérateur d’eau pour des agglomérations entières et pour les terres qui les nourrissent.
Une démonstration qui dépasse le cas marocain
Ce qui mérite d’être souligné, c’est la manière. Aucune directive extérieure n’a imposé ce programme. Aucun bailleur n’en a fixé les conditions. Il a été financé sur les ressources propres du groupe, conçu et réalisé par une ingénierie nationale, et porté par la vision de long terme dont le Roi Mohammed VI a fait l’une des priorités du Royaume. Pendant que les cadres normatifs se rédigent ailleurs, et que les leçons d’exemplarité environnementale continuent de circuler du Nord vers le Sud, un opérateur africain a réalisé ce qu’aucun grand groupe minier occidental n’a fait sur son propre territoire : retirer la totalité de ses activités de la ressource en eau douce de son pays.
La leçon vaut pour toutes les économies minières du Sud sommées de se conformer à des standards qu’elles n’ont pas écrits, souvent sans les moyens correspondants. La responsabilité environnementale n’est pas un privilège des pays riches. Elle peut être définie, financée et démontrée depuis le Sud, par ceux-là mêmes que l’on présente d’ordinaire comme des élèves à évaluer.
Le phosphore nourrit, l’eau fait pousser, et aucun des deux ne suffit seul. Ormuz a rappelé la fragilité des chaînes que d’autres contrôlent. Le dossier de l’eau marocaine rappelle l’inverse : la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit — et il arrive qu’elle se construise plus vite au Sud qu’au Nord.
https://reseauinternational.net/maroc-le-phosphate-leau-et-la-securite-alimentaire-mondiale/
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