18 août 2026
par Larry C. Johnson
Hé, Mister Trump ? Vous écoutez ? Dans une longue interview diffusée à la télévision d’État russe le 14 août 2026, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a livré la description la plus cinglante que Moscou ait faite depuis des mois de l’état des relations avec Washington, en cette cinquième année de guerre en Ukraine. Le message était délibérément ambigu : selon Lavrov, les États-Unis sont à la fois une partie prenante à la guerre contre la Russie et le seul pays avec lequel Moscou est encore disposé à discuter pour y mettre fin. Ces deux affirmations constituent la position actuelle de la Russie vis-à-vis de Washington, et M. Lavrov a consacré l’interview à gérer les tensions entre elles plutôt qu’à les résoudre.
L’interview s’est traduite par une escalade rhétorique, à défaut de mesures concrètes. M. Lavrov a déclaré que la Russie estime que les États-Unis sont bien plus impliqués dans l’organisation et l’exécution des frappes ukrainiennes en profondeur sur le territoire russe que ne l’admet Washington, et que cette implication s’étend au partage de renseignements. Lorsque je travaillais à la CIA, nous appelions ce genre de déclaration une «analyse des évidences». Il a ajouté que Moscou a soumis une série de questions officielles au Département d’État pour obtenir des éclaircissements, citant spécifiquement le partage de renseignements et ce qu’il a présenté comme une participation américaine aux frappes contre les infrastructures civiles russes, notamment les raffineries de pétrole.
En présentant les frappes ukrainiennes longue portée comme de fait des opérations américaines, Moscou a averti l’administration Trump de son intention d’intensifier sa propre campagne contre la chaîne d’approvisionnement occidentale qui soutient l’Ukraine. Lavrov a explicitement exprimé cette intention, avertissant que la Russie allait durcir ses mesures
«pour démanteler tout ce qui alimente la machine de guerre de Kiev depuis l’Occident», et ajoutant que la Russie «s’y emploie d’ailleurs déjà».
Cet entretien s’est révélé plus révélateur qu’une simple série d’accusations, notamment en raison du refus délibéré de M. Lavrov à faire de cette accusation une arme diplomatique. Pressé par son interlocuteur d’expliquer pourquoi la Russie ne se borne pas à lancer un ultimatum — en exigeant, par exemple, que Washington cesse son soutien en matière de renseignement avant toute négociation, alors que les frappes ukrainiennes touchent des raffineries russes et font des victimes parmi les civils —, M. Lavrov a catégoriquement rejeté cet angle d’approche.
«Nous ne lançons pas d’ultimatums», a-t-il déclaré. «La Russie soumet ses questions et attendra une réponse».
Cette retenue est révélatrice. Moscou choisit de garder le canal diplomatique ouvert malgré la complicité des États-Unis dans les attaques menées sur son territoire — un choix qui montre que la Russie accorde plus d’importance à la perspective d’une négociation favorable avec l’administration Trump qu’au recours à une rhétorique dure. M. Lavrov l’a confirmé à propos des modalités pratiques des contacts : si les envoyés spéciaux américains Steve Witkoff et Jared Kushner se rendent à Moscou, le président Poutine est prêt à les recevoir à nouveau. «Ce qu’ils viendront proposer est une autre affaire», a-t-il ajouté — une mise en garde qui tempère les attentes tout en laissant la porte ouverte.
Sur fond de tout accord potentiel, M. Lavrov a réitéré la position qui a gelé les négociations depuis des mois, et l’a confortée. La Russie n’acceptera pas un simple cessez-le-feu le long de la ligne de front actuelle, a-t-il déclaré. Elle ne s’arrêtera que lorsqu’«un règlement à long terme, fiable et durable» sera conclu. Il a enrobé cette exigence maximaliste d’un rappel historique, faisant valoir qu’un cessez-le-feu limité aux lignes de front trahirait le sacrifice de la génération qui a vaincu le nazisme — ce même contexte de la Seconde Guerre mondiale que le Kremlin a utilisé tout au long du conflit pour présenter ses objectifs comme existentiels plutôt que territoriaux.
Dans la pratique, cela signifie que Moscou continue de rejeter la logique du statu quo qui sous-tend la plupart des propositions occidentales de cessez-le-feu, et continue d’insister sur des mesures – notamment le retrait ukrainien des territoires revendiqués par la Russie – que Kiev a systématiquement refusées. Le fossé entre «cessez-le-feu immédiat» et «règlement d’abord» reste l’obstacle central à tout accord, et les propos de M. Lavrov ont réaffirmé que la Russie campera sur ses positions.
Tout au long de l’interview, Moscou a mis en avant l’incohérence américaine, un argument qu’elle ne cesse d’accentuer depuis le début de l’été. M. Lavrov a vivement dénoncé l’hypocrisie de Washington : en effet, les États-Unis avancent des propositions de paix que la Russie dit accepter, puis imposent de nouvelles sanctions aux compagnies pétrolières russes, hésitent quant à leur capacité même à jouer le rôle de médiateur, et continuent d’armer l’Ukraine et de partager des renseignements tout au long du processus. Il est revenu sur la chronologie des événements autour du sommet d’Anchorage — Witkoff apportant les propositions de Trump à Moscou, Poutine les examinant, puis, selon le récit de Lavrov, les dirigeants européens et de l’OTAN se rendant en masse à Washington aux côtés de Zelensky pour dissuader Trump de prendre de nouvelles initiatives — pour affirmer que l’obstacle à la paix vient des Occidentaux, et non de la Russie.
Ce qui rejoint l’avis exprimé par Lavrov plus tôt cet été, lorsqu’il a déclaré que les États-Unis ont apparemment renoncé à toute prétention au rôle de «médiateur objectif» pour se consacrer à une escalade des pressions via les sanctions. La position diplomatique russe n’a pas bougé d’un pouce… Ce sont les États-Unis qui sont imprévisibles, et tout échec des négociations sera imputé à Washington.
Dans l’ensemble, les propos tenus par Lavrov en août dépeignent une Russie qui tente de jouer sur deux tableaux à la fois. Elle veut disposer du levier et expose les griefs d’un pays soumis à une attaque occidentale de facto — d’où les accusations en matière de renseignement et la promesse de frapper plus durement les lignes d’approvisionnement occidentales. Mais Poutine souhaite également rester le partenaire de négociation calme et raisonnable — d’où «nous ne lançons pas d’ultimatums», et la porte ouverte à Witkoff et Kushner. Cette stratégie reste une option jusqu’à ce que Moscou anéantisse la capacité de l’Ukraine à poursuivre la guerre.
Pour Washington, cette interview devrait constituer un signal d’alarme retentissant. Lavrov a réaffirmé en termes on ne peut plus clairs que le prix de la paix exigé par la Russie n’a pas bougé – un règlement complet selon les conditions russes, et non un simple cessez-le-feu – et que Moscou a l’intention de continuer à intensifier ses frappes contre les lignes d’approvisionnement occidentales de l’Ukraine tout en maintenant que cette approche est compatible avec la diplomatie. Il flatte notamment le canal Trump-Kushner-Witkoff, traitant ces émissaires comme des interlocuteurs crédibles tout en rejetant la coalition occidentale dans son ensemble et ses sanctions, présentées comme des obstacles. Ce n’est pas un hasard. Il s’agit d’une invitation adressée à Washington à négocier bilatéralement, en contournant Kiev et l’Europe, selon des conditions que Moscou estime lui être favorables.
La question de savoir si l’administration Trump acceptera ce scénario reste en suspens à l’issue de l’interview. Ce que Lavrov a clairement indiqué, c’est que la Russie continuera à dialoguer tout en continuant à se battre, et qu’elle traitera tout ressentiment américain face à ce double objectif comme un problème que Washington devra résoudre, et non Moscou.
source : Larry Johnson via Spirit of Free Speech
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