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Blog d'actualité politique

DÉMOCRATIE OU FASCISME : LE FAUX DILEMME IMPOSÉ AU PROLÉTARIAT PAR LE CAPITAL

Publié le 18 Septembre 2026 par Vendémiaire in Histoire - textes fondamentaux - débats - biograph...

DÉMOCRATIE OU FASCISME : LE FAUX DILEMME IMPOSÉ AU PROLÉTARIAT PAR LE CAPITAL

18 septembre 2026

Par Khider Mesloub.

  L’histoire officielle aime les récits simples. D’un côté, la démocratie, royaume supposé des libertés, du pluralisme et de la souveraineté populaire. De l’autre, le fascisme, monstre politique surgi de nulle part, ennemi absolu de cette démocratie qu’il viendrait brutalement assassiner.

Cette représentation possède un immense avantage : elle innocente la démocratie bourgeoise de toute responsabilité dans la gestation du fascisme. Elle permet surtout d’escamoter une vérité autrement plus dérangeante : en Allemagne, Hitler n’a pas renversé l’État par une révolution fasciste. Il a été installé à sa tête par les institutions mêmes de la République de Weimar.

Le 30 janvier 1933, les colonnes nazies ne prennent pas d’assaut la chancellerie. Hitler ne conquiert pas Berlin à la tête d’une armée insurgée. Il est nommé chancelier par le président Paul von Hindenburg, conformément aux mécanismes constitutionnels de l’État allemand.

Voilà le premier fait que les grandes liturgies antifascistes préfèrent reléguer à l’arrière-plan : le fascisme allemand n’est pas arrivé au pouvoir après avoir détruit l’État démocratique ; il a reçu le pouvoir des mains de cet État.

Hitler n’a pas renversé l’État : l’État lui a remis les clés

On présente généralement le fascisme comme la négation absolue de la démocratie. Cette opposition est évidemment réelle sur le terrain des formes politiques. La démocratie parlementaire autorise plusieurs partis, des élections concurrentielles, certaines libertés publiques et l’existence d’organisations syndicales. Le fascisme supprime ces médiations, détruit les organisations ouvrières indépendantes, interdit les partis adverses et érige la répression en mode permanent de gouvernement. La démocratie bourgeoise et le fascisme constituent deux formes politiques distinctes d’un même mode de production : le capitalisme. Le fascisme n’est pas un ennemi extérieur à la démocratie, mais une forme politique alternative du capitalisme lorsque la démocratie bourgeoise ne parvient plus à contenir la crise sociale et la lutte des classes. Autrement dit, cette différence politique ne doit pas masquer une continuité économique et sociale  fondamentale. Dans les deux régimes subsistent la propriété privée des moyens de production, le salariat, l’exploitation de la force de travail et l’État chargé de préserver l’ordre social existant. Les gouvernements passent. Les ministres tombent. Les majorités parlementaires changent. Les partis alternent. Mais l’appareil d’État demeure. Police, armée, administration, magistrature, haute bureaucratie : derrière l’agitation électorale persiste la continuité de la machine étatique. Les élections changent les locataires de l’immeuble. Elles n’en changent jamais le propriétaire : le Capital. C’est pourquoi le passage de la démocratie au fascisme ne constitue pas une révolution sociale. Une classe nouvelle ne s’empare pas du pouvoir. La propriété capitaliste n’est pas abolie. Le salariat n’est pas supprimé. Les capitalistes ne sont pas expropriés. Ce qui change, c’est la forme politique sous laquelle l’ordre social est administré.

Pour comprendre 1933, il faut revenir à 1919

Le nazisme ne commence pas avec Hitler chancelier. Pour comprendre sa victoire, il faut remonter à l’Allemagne révolutionnaire de 1918-1919. À la sortie de la Première Guerre mondiale, l’Empire allemand s’effondre. Des conseils d’ouvriers et de soldats apparaissent. Les mutineries se multiplient. Une partie importante du prolétariat allemand se radicalise. La Ligue spartakiste (Spartakusbund)  tente de donner une orientation révolutionnaire au mouvement. La bourgeoisie allemande est alors confrontée à un danger autrement plus redoutable pour elle que quelques bandes nationalistes : la possibilité d’une révolution sociale. C’est à ce moment que la social-démocratie intervient pour restaurer l’autorité de l’État. Sous Friedrich Ebert et Gustav Noske, la révolution est écrasée. Les corps francs sont mobilisés contre les insurgés. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont assassinés.

Voilà l’acte de naissance sanglant de la République de Weimar que l’histoire démocratique préfère souvent envelopper dans les langes immaculés du parlementarisme. Avant que les nazis ne détruisent les organisations communistes, l’avant-garde révolutionnaire allemande avait déjà été frappée au nom de la restauration de l’ordre démocratique. La République allemande ne s’est donc pas seulement construite contre les vestiges de l’ancien Empire. Elle s’est également consolidée contre la révolution prolétarienne. Et c’est là que commence véritablement la longue route conduisant à 1933, c’est-à-dire à l’intronisation du nazisme.

La démocratie comme école de la passivité politique

Après avoir écrasé la révolution, il fallait ramener les travailleurs dans les limites de l’ordre existant. Le parlement bourgeois allait remplir cette fonction. Aux barricades devait succéder le bulletin de vote. Aux conseils ouvriers, le Parlement. À la lutte pour le pouvoir, l’alternance électorale. On enseigna au prolétariat allemand qu’il pouvait défendre ses intérêts en défendant les institutions de la République bourgeoise. Puis, lorsque le fascisme commença son ascension, le piège se referma.

On expliqua aux travailleurs : avant de combattre le capitalisme, sauvons la démocratie bourgeoise. Avant de lutter pour votre émancipation, protégez la République bourgeoise. Avant la lutte de classe, constituons le front de tous les démocrates contre l’extrême droite. Ainsi le prolétariat fut invité par les antifascistes à défendre l’État même dont il aurait dû conserver son indépendance politique. Et lorsque l’heure décisive arriva, une partie considérable du mouvement ouvrier allemand attendit son salut des institutions. Ces mêmes institutions qui livreront loyalement le pouvoir à Hitler.

L’épisode Hindenburg résume à lui seul toute la tragédie. En 1932, face à Hitler, la social-démocratie soutient la réélection de Paul von Hindenburg à la présidence du Reich. Le vieux maréchal conservateur devient, par la magie de l’antifascisme électoral, le rempart institutionnel contre le nazisme. Il faut voter Hindenburg pour empêcher Hitler. Il faut sauver la République. Il faut faire barrage. Quelques mois passent. Le 30 janvier 1933, c’est ce même Hindenburg qui nomme Hitler chancelier. Le barrage ouvre les vannes. Le rempart de l’antifascisme ouvre la porte du nazisme. Celui que l’on avait présenté aux travailleurs comme la protection contre le fascisme devient l’homme qui lui remet les clés de la chancellerie. Rarement l’histoire aura fourni une démonstration aussi cruelle de l’imposture du « barrage républicain », autrement dit de l’antifascisme.

 

L’antifascisme : la mystification qui enchaîne le prolétariat à la démocratie bourgeoise

C’est précisément ici que se dévoile la fonction politique de l’antifascisme. Sous prétexte de protéger les travailleurs contre le fascisme, il les somme de se ranger derrière la démocratie bourgeoise, c’est-à-dire derrière l’État, les institutions et les forces politiques chargées de préserver l’ordre capitaliste.

La mystification consiste à déplacer la ligne de partage fondamentale de la société. Celle-ci ne passerait plus entre exploiteurs et exploités, entre capital et travail, entre bourgeoisie et prolétariat, mais entre « démocrates » et « fascistes ». Soudain, l’ouvrier et son exploiteur sont invités à oublier ce qui les oppose pour se retrouver dans le même camp, celui de la « défense de la démocratie ».

Voilà le prodige politique accompli par l’antifascisme : transformer l’ennemi de classe en allié politique. Au nom du danger fasciste, le prolétaire devrait faire cause commune avec le patron démocrate qui l’exploite, le gouvernement qui réprime ses grèves, l’État qui protège la propriété capitaliste et les partis qui administrent quotidiennement cet ordre social. La lutte des classes doit être suspendue puisque « l’urgence » serait ailleurs.

Hier comme aujourd’hui revient alors le même chantage : ce n’est pas le moment de combattre le capitalisme, car le fascisme menace ; ce n’est pas le moment de remettre en cause l’État, car il faut défendre la République ; ce n’est pas le moment de mener une politique indépendante de classe, car il faut d’abord « faire barrage ». En France, l’affrontement électoral Macron-Le Pen aura porté cette mécanique à son expression presque caricaturale : à plusieurs reprises, les travailleurs ont été sommés de voter non pour leurs intérêts de classe, mais pour le candidat présenté comme le dernier rempart de la République contre l’extrême droite. À chaque élection son péril suprême. À chaque crise son candidat présenté comme l’ultime rempart. À chaque poussée de l’extrême droite son appel au rassemblement derrière les défenseurs autoproclamés de la République.

Ainsi, sous couvert de combattre le fascisme, l’antifascisme institutionnel contribue à reconduire le prolétariat dans le giron de l’ordre bourgeois. L’expérience allemande devrait pourtant avoir vacciné les travailleurs contre cette illusion. En 1932, il fallait soutenir Hindenburg pour barrer la route à Hitler. Quelques mois plus tard, le prétendu rempart nomma Hitler chancelier.

Ce n’est donc pas seulement le fascisme qu’il faut interroger, mais également l’antifascisme qui prétend le combattre en enfermant les travailleurs dans la défense de l’État démocratique bourgeois. Car le véritable contraire politique du fascisme, du point de vue du prolétariat, n’est pas la gestion démocratique du capitalisme. C’est son émancipation de toute domination capitaliste.

En substituant l’alternative « démocratie ou fascisme » à l’antagonisme « capital ou travail », l’antifascisme accomplit ainsi sa fonction mystificatrice essentielle : il persuade les exploités que, pour combattre l’une des formes possibles de leur domination, ils doivent se ranger derrière l’autre.

La démocratie ne constitue pas l’antidote au fascisme

Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que démocratie parlementaire et dictature fasciste seraient identiques. Elles ne le sont pas. Sous le fascisme, les libertés politiques sont supprimées, les organisations ouvrières détruites, les opposants emprisonnés, torturés ou assassinés. Avec le nazisme s’ajouteront la persécution raciale systématique, la guerre de conquête et finalement l’entreprise génocidaire. Mais reconnaître cette différence ne doit pas conduire à transformer la démocratie capitaliste en contraire absolu du fascisme. Car une question demeure : pourquoi les institutions démocratiques allemandes n’ont-elles pas empêché Hitler d’accéder au pouvoir ? Plus dérangeant encore : pourquoi certains secteurs des élites politiques, économiques et conservatrices allemandes ont-ils finalement considéré Hitler comme une solution acceptable ? Parce que le fascisme n’arrive jamais dans le vide. Il apparaît dans une société traversée par une crise économique gigantesque, un chômage massif, l’effondrement des classes moyennes, la radicalisation sociale et la peur de la révolution.

Dans certaines circonstances historiques, les mécanismes ordinaires de la domination deviennent insuffisants. Le capital exige davantage de discipline. Les salaires doivent être comprimés. Les organisations ouvrières deviennent gênantes. Les grèves deviennent intolérables. Les conflits sociaux doivent être neutralisés. Le parlementarisme lui-même devient encombrant. Alors apparaît la tentation autoritaire, c’est-à-dire fasciste.

La démocratie bourgeoise fonctionne d’autant mieux que le système dispose de marges permettant le compromis social. Les travailleurs peuvent faire grève, obtenir certaines augmentations salariales, conquérir quelques réformes et construire des organisations sans que l’existence même du système soit immédiatement menacée. Mais lorsque la crise s’approfondit, ces marges se réduisent. La négociation devient coûteuse. La contestation devient dangereuse. La liberté syndicale devient gênante. Le conflit social doit être discipliné. Le fascisme apporte alors sa solution. La matraque remplace la négociation. La corporation contrôlée par l’État remplace le syndicat indépendant. La communauté nationale remplace symboliquement les classes sociales. Le nationalisme remplace l’internationalisme. La mobilisation permanente derrière le chef remplace l’organisation autonome des travailleurs.

Le fascisme prétend abolir la lutte des classes non pas en abolissant les classes, mais en interdisant aux exploités de mener leur propre lutte.

La bourgeoisie allemande n’a pas été abolie par Hitler

Voilà également ce que la présentation du fascisme comme phénomène totalement extérieur au capitalisme permet souvent d’oublier. Hitler arrivé au pouvoir n’abolit pas la propriété capitaliste. Les entreprises ne sont pas remises aux travailleurs. Les rapports salariaux ne disparaissent pas. La bourgeoisie industrielle allemande n’est pas expropriée en tant que classe. Ce sont au contraire les organisations autonomes du prolétariat qui sont détruites. Les syndicats sont liquidés. Les partis ouvriers sont interdits. Les grèves deviennent impossibles. Le travail est placé sous une discipline autoritaire.

Le fascisme prétend dépasser capitalisme et socialisme ; dans les faits, il détruit surtout les instruments permettant aux travailleurs de résister collectivement au capital.

Voilà pourquoi réduire le nazisme à la folie personnelle d’Hitler constitue une explication particulièrement commode. Un fou expliquerait tout. Quelques fanatiques expliqueraient tout. Une population mystérieusement hypnotisée expliquerait tout.

Ainsi disparaissent la crise du capitalisme allemand, la destruction préalable du mouvement révolutionnaire dès 1919 sous un gouvernement dirigé par la social-démocratie, avec l’appui des corps francs, les calculs des élites conservatrices, les responsabilités des gouvernements successifs et le rôle des institutions démocratiques qui ont finalement permis à Hitler d’accéder légalement à la chancellerie.

Le fascisme n’est pas un météore politique qui s’abat soudainement sur une démocratie innocente. Il possède une histoire, des conditions économiques, des soutiens sociaux, des complicités. Il possède surtout derrière lui une succession de défaites ouvrières, de répressions sanglantes et d’assassinats de dirigeants révolutionnaires marxistes.

Entre l’écrasement de la révolution allemande en 1919 et la nomination de Hitler en 1933 s’étend une longue période au cours de laquelle le prolétariat est successivement réprimé, divisé, désorienté puis enfermé dans l’alternative mortifère : défendre la démocratie bourgeoise ou subir le fascisme.

Or l’émancipation ouvrière ne pouvait résider dans le choix de la forme politique sous laquelle le capital administrerait la société. Elle supposait la constitution d’une force indépendante capable de combattre simultanément l’exploitation économique et la réaction politique. Cette indépendance fut sacrifiée sur l’autel de l’antifascisme et de la défense de la démocratie bourgeoise. Le prix payé fut effroyable

Quand la démocratie enfante son propre fossoyeur

L’histoire de l’Allemagne de 1933 devrait donc être débarrassée de sa confortable mythologie. Hitler n’a pas pris la chancellerie d’assaut. Il y a été nommé. Il n’a pas aboli le capitalisme. Il a écrasé les organisations qui œuvraient à le combattre. Il n’est pas arrivé après l’effondrement complet de l’État. Il a reçu de ce même État démocratique les instruments avec lesquels il allait construire sa dictature. Voilà pourquoi la véritable leçon de 1933 est beaucoup plus inquiétante que celle récitée dans les cérémonies officielles.

La démocratie n’est pas immunisée par nature contre l’autoritarisme. Les institutions ne constituent pas une muraille magique protégeant éternellement la société contre le fascisme. Lorsque les rapports sociaux se décomposent, lorsque la crise s’approfondit, lorsque le mouvement ouvrier est défait et lorsque les classes dominantes commencent à craindre davantage le désordre social que l’autoritarisme, les frontières entre défense de la démocratie et défense de l’ordre peuvent devenir dangereusement poreuses.

L’Allemagne en fournit une illustration historique terrible. En 1932, on demandait aux travailleurs de faire confiance à Hindenburg pour arrêter Hitler. En janvier 1933, Hindenburg nomma Hitler. Le prétendu rempart était devenu le passeur. Et lorsque les classes dominantes considèrent que le bulletin de vote ne suffit plus à préserver l’ordre social, l’histoire montre qu’elles peuvent parfaitement s’accommoder de la matraque.

Voilà pourquoi l’antifascisme constitue l’une des plus puissantes mystifications politiques imposées au prolétariat : il lui demande de défendre aujourd’hui l’ordre démocratique capitaliste au nom de la menace fasciste, alors que ce même ordre peut, demain, lorsque ses intérêts de la classe dominante l’exigent, ouvrir la voie aux formes les plus autoritaires de domination.

Le prolétariat n’a donc pas à choisir entre la démocratie de ses exploiteurs et la dictature de leurs successeurs autoritaires. Son terrain n’est ni celui du « barrage républicain », ni celui de l’union sacrée antifasciste. Son terrain demeure celui de la lutte de classe, de son indépendance politique et de son émancipation sociale.

L’émancipation des travailleurs ne passe pas par la défense de la démocratie bourgeoise, qui peut, lorsque les nécessités de la domination capitaliste l’exigent, céder la place à l’autoritarisme. Le véritable contraire du fascisme n’est pas le parlementarisme capitaliste, mais l’abolition du capitalisme lui-même par l’action autonome et indépendante du prolétariat.

Car on ne combat pas le fascisme en sauvant le capitalisme sous sa forme démocratique. On le combat en abolissant l’ordre social qui, selon les nécessités de la domination bourgeoise, gouverne tantôt par le bulletin de vote, tantôt par la terreur d’État.

 

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