Les exigences commerciales de Donald Trump face au Canada, qui auraient entraîné la disparition de secteurs entiers de l’économie productive, comme celui de l’automobile, étaient inacceptables pour Ottawa. L’échec des négociations ouvre la voie à une stratégie industrielle démocratique rejetant le libre-échange.
Fin août, le Premier ministre canadien, élu l’an dernier grâce à un sursaut anti-Trump, annonçait le rappel de son équipe de négociateurs à Washington. Une décision qui a surpris et apporté une bouffée d’air frais. Surprise, d’abord, parce que Carney semblait déterminé à arracher un accord et avait, à plusieurs reprises auparavant, accepté les conditions posées par Donald Trump dans l’espoir de débloquer les discussions, mais sans succès. Rafraîchissant et salutaire ensuite, car le compromis envisagé aurait lourdement pénalisé les travailleurs canadiens, qui échappent ainsi à un texte jugé défavorable par de nombreux observateurs.
La souveraineté économique ne constitue pas, en soi, un programme économique démocratique. Elle en demeure toutefois la condition préalable.
Mais il convient de ne pas s’y méprendre : les intérêts du monde du travail et ceux du capital ne se confondent pas, et la position défendue par Carney, élu du parti libéral, ne saurait être assimilée à celle de la gauche. Les travailleurs canadiens ont certes à cœur la vitalité du tissu productif national, mais ils n’ont rien à gagner à nuire à leurs homologues américains dans cette guerre commerciale, un conflit dont, de toute manière, ils ne tirent aucun bénéfice. Les secteurs ciblés par l’administration Trump font vivre des millions de personnes. Leur effondrement aurait des répercussions dévastatrices pour les communautés des deux côtés de la frontière : affaiblissement des recettes fiscales indispensables aux services publics, et transfert du pouvoir de décision entre des mains extérieures au pays. La souveraineté économique ne constitue pas, en soi, un programme économique démocratique. Elle en demeure toutefois la condition préalable.
Un accord inacceptable
Le Premier ministre Carney, un banquier peu enclin au progressisme et qui n’apprécie guère les fonctionnaires, se trouve aujourd’hui confronté à un dilemme politique qui offre des perspectives intéressantes pour la gauche canadienne. Incapable, en raison de l’opinion publique et politique, de signer un mauvais accord avec Trump, mais confronté à une désindustrialisation imminente dans un certain nombre de secteurs, son gouvernement pourrait être contraint d’envisager des alternatives dévelopementalistes au modèle de croissance axé sur le marché et de libre-échange qui façonne l’Amérique du Nord depuis la fin des années 1980.
Alors, pourquoi cet accord était-il impossible à accepter ? Avant le retrait du Canada, des fuites dans les médias laissaient entrevoir un compromis prévoyant le maintien d’un droit de douane américain de 15 % sur les véhicules finis importés du Canada. Même si la valeur des pièces américaines aurait été déduite lors du calcul du droit de douane, un taux effectif de 7 à 9 %, selon le modèle de véhicule, aurait ajouté des milliards au coût de fabrication des véhicules au Canada, créant ainsi une incitation permanente à fermer des usines.
Ce scénario était inacceptable pour l’Unifor, le syndicat qui représente les travailleurs canadiens de l’automobile, ainsi que pour les premiers ministres de l’Ontario et du Québec. La proposition de Trump de ramener les droits de douane sur l’acier et l’aluminium de 50 % à 25 %, et de ne réduire ceux sur le bois d’œuvre que de 10 %, a également été rejetée par les premiers ministres de la Colombie-Britannique et du Manitoba. Dans l’ensemble, ces pressions semblent avoir contraint Carney à renoncer à accepter les « meilleures » conditions proposées par Trump, qui auraient également comporté davantage de concessions en matière de politique numérique et culturelle (dont les mesures québécoises et fédérales pour protéger et promouvoir la langue française, ndlr), similaires à celles que d’autres pays ont acceptées dans le cadre d’accords « réciproques » avec les États-Unis.
Bien que 89 % des personnes interrogées dans le cadre de ce même sondage s’inquiètent des répercussions de la guerre commerciale en cours sur le coût des biens et des services, près des deux tiers des Canadiens interrogés estiment que « le Canada en sortira renforcé à long terme ».
L’opinion publique soutient massivement cette rupture et souhaite que le Canada reste sur ses positions. Un sondage réalisé le 23 août a révélé que 76 % des personnes interrogées étaient favorables à la fin des négociations commerciales avec Trump. Bien que 89 % des personnes interrogées dans le cadre de ce même sondage s’inquiètent des répercussions de la guerre commerciale en cours sur le coût des biens et des services, près des deux tiers des Canadiens interrogés estiment que « le Canada en sortira renforcé à long terme ». Il est largement admis qu’un droit de douane de 15 % sur les véhicules automobiles signifierait la fin du secteur en l’espace du cycle de vie d’un produit. L’opinion publique canadienne a aussi largement intégré l’idée qu’un accord défavorable perpétuerait l’insécurité économique et serait soumis à des modifications et à des réinterprétations incessantes de la part de Washington.
Union nationale derrière un technocrate
Le Parti conservateur est en plein désarroi face à ces événements. Jason Kenney, ancien membre du gouvernement dirigé par Stephen Harper puis premier ministre de l’Alberta de 2019 à 2022, a laissé entendre cette semaine qu’au moins la moitié des électeurs conservateurs canadiens sont partisans modérés du mouvement MAGA et sont « enclins à croire que le Canada est davantage responsable de ce conflit que l’administration Trump ». Pourtant, même le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, qui a pris la direction du parti grâce au soutien de ce groupe très bruyant mais peu représentatif, et le magnat des médias Conrad Black exhortent le Premier ministre à tenir bon.
Le chroniqueur conservateur Andrew Coyne a poussé la critique plus loin encore, estimant que le Canada n’aurait probablement jamais dû négocier avec cette administration. Dans une chronique publiée le 24 août, il écrit que le gouvernement Carney présentait la rupture des pourparlers comme la conséquence de modifications de dernière minute apportées à la position américaine. Or, selon lui, l’accord évoqué publiquement avant ce revirement était déjà, en soi, inacceptable. Pour Coyne, se retirer de la table des négociations constituait la partie la plus simple. Le véritable test, désormais, sera de tenir cette position dans la durée.
Les commentateurs, qu’ils soient conservateurs ou libéraux, affirment que Trump ne veut pas d’accord ; il veut vassaliser le Canada. C’est une vision plus couramment défendue à gauche, mais qui trouve ses racines dans la posture anti-libre-échange du Parti libéral et de nombreux « Red Tories » des années 1980. Il ne s’agit pas d’anti-américanisme, mais de la résurgence d’un développementalisme national latent, c’est-à-dire une préférence pour la valorisation des ressources nationales et une stratégie industrielle démocratique profitant à toutes les régions de ce vaste pays.
Trump ne veut pas d’accord ; il veut vassaliser le Canada.
En revanche, les lobbys patronaux, les think tanks de droite et les grandes entreprises canadiennes restent obsédés par la sauvegarde de l’accord États-Unis-Mexique-Canada (qui a succédé à l’ALENA signé en 1994, ndlr) et proposent un nouveau « grand compromis » avec Trump, prévoyant des droits de préemption sur les minerais et les ressources énergétiques « stratégiques », une augmentation considérable des marchés publics militaires et l’adhésion à la « doctrine Donroe ». Paradoxalement, c’est ce que préfère le premier ministre de l’Ontario Doug Ford, mais il n’est pas prêt à en payer le prix en sacrifiant le secteur automobile de sa province. Les attaques très médiatisées de Ford contre Trump lui sont politiquement profitables, mais son objectif ultime est d’attirer les investissements américains vers des projets d’infrastructure minière et liés aux énergies fossiles, aussi louches que néfastes pour l’environnement.
Carney a tendance à n’écouter presque que les lobbyistes du monde des affaires. Plusieurs PDG et gestionnaires financiers occupent des postes clés au sein de son gouvernement, ce qui rend son refus de la dernière offre de Trump d’autant plus surprenant. Les banques canadiennes, elles, ont accueilli l’échec des négociations avec une désinvolture certaine. Portées par la flambée des cours du pétrole et de l’or, ainsi que par des perspectives de croissance particulièrement favorables, elles n’ont guère de raisons de s’inquiéter dans l’immédiat. Un optimisme qui pourrait toutefois tourner en tragédie si la bulle américaine de l’intelligence artificielle venait à éclater. Mais pour l’heure, c’est l’euphorie qui domine dans le monde de la finance.
Une opportunité pour bâtir une stratégie industrielle démocratique
La gauche canadienne, qui s’est longtemps opposée au libre-échange et à un rapprochement avec les États-Unis, trouve désormais un terrain d’entente avec un large consensus multipartite selon lequel le Canada doit tourner la page sur les relations économiques que le pays a connues ces quarante dernières années : celles d’une intégration toujours plus poussée. Le gouvernement de Justin Trudeau avait dans un premier temps présenté l’intégration comme un atout, alors même qu’il tentait de négocier avec Trump pour obtenir un traitement de faveur. Lorsqu’il est apparu clairement que l’objectif de Trump était de plonger ses voisins du Nord et du Sud dans une misère économique, Trudeau a sagement adopté une position plus ferme.
C’est alors qu’est arrivé Carney, et avec lui une année perdue, marquée par une politique d’apaisement et des tensions économiques. Le Canada est donc revenu à la case départ, mais dans un environnement potentiellement plus propice à l’expérimentation économique. Carney n’est pas progressiste. Ses convictions démocratiques sont discutables. Il dirige son cabinet et son gouvernement selon une approche verticale, a une confiance absolue en sa propre intelligence et en ses intuitions stratégiques, et fait fi des critiques formulées par les populations autochtones, les syndicats et les défenseurs de l’environnement à l’encontre de son programme de grands projets.
Malgré tous ses discours sur une rupture de l’ordre international fondé sur des règles, le Premier ministre n’hésiterait pas à se réfugier dans la « forteresse nord-américaine » si les conditions lui convenaient.
Malgré tous ses discours sur une rupture de l’ordre international fondé sur des règles, le Premier ministre n’hésiterait pas à se réfugier dans la « forteresse nord-américaine » si les conditions lui convenaient. « Soyons tout à fait clairs : un Canada fort contribuera à rendre à l’Amérique sa grandeur », a déclaré Carney en mai devant l’Economic Club of New York. Il continue d’affirmer qu’un accord satisfaisant avec Trump est possible.
Pour l’instant, le pays entier s’accorde pourtant à penser l’inverse. Malgré l’opposition des premiers ministres des deux principales provinces productrices de pétrole de l’Ouest canadien – l’Alberta, et le Saskatchewan – des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent, toutes tendances politiques confondues, pour demander que le Canada commence à taxer ses exportations énergétiques vers les États-Unis plutôt que de les offrir à Washington pour assurer sa domination énergétique. En d’autres termes, les conditions sont réunies pour une stratégie industrielle démocratique et des alternatives économiques au libre-échange.
Article de notre partenaire Jacobin, traduit par Alexandra Knez et édité par William Bouchardon.
https://lvsl.fr/lart-du-deal-de-trump-bute-sur-la-resistance-du-canada/
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