Trois lycéens mobilisés dans les actions de blocage de leur lycée, Maryse Condé, à Sarcelles (Val d’Oise), dénoncent leurs conditions d’apprentissage. Maïa Courtois / Basta
Plus de 300 lycées ont été bloqués ce 29 septembre, en protestation face à la dégradation des conditions d’apprentissage et à l’absence de profs. Le mouvement, qui a rejoint la mobilisation de la fonction publique, prend de l’ampleur.
par Maïa Courtois
« Répression, ça prend un accent quelque part ? » demande Imane en écrivant au feutre rouge sur une pancarte : « Oui à l’expression, non à la répression ». Une enseignante à ses côtés lui répond et lui glisse la recette d’un bon slogan : il faut que ce soit « court, direct, et si ça rime, c’est mieux ». Imane cherche une nouvelle idée pour une seconde pancarte. Après une minute de réflexion - et un coup d’œil à ChatGPT -, elle propose : « Nos classes débordent, nos edt(emplois du temps, ndlr) aussi ! »
Pour la première fois de sa vie, cette jeune fille entrée en seconde, lycéenne depuis à peine un mois, participe à une mobilisation. Comme ses camarades réunis sur le parvis, elle participe aux blocus de son lycée, Maryse Condé, à Sarcelles (Val d’Oise), depuis le 24 septembre. Un blocus qui a tenu tous les jours, jusqu’à ce matin, où l’heure est plutôt à la fabrique de pancartes pour faire entendre leurs revendications.
Ce sont leurs conditions d’apprentissage qui sont en jeu. Pendant ses trois premières semaines de rentrée, Imane n’a pas eu de professeur de SES (sciences économiques et sociales). Il manque au moins un professeur dans plus de la moitié (53 %) des collèges et des lycées à la rentrée, selon les chiffres du syndicat enseignant Snes-FSU parus en septembre.
Les parents d’élèves de la délégation FCPE rencontrés devant le lycée Maryse Condé indiquent que le problème concerne davantage l’enseignement professionnel que la voie générale. Reste que cette problématique du manque de personnel se retrouve dans d’autres établissements. À quelques centaines de mètres de là, devant le lycée Jean-Jacques Rousseau, « beaucoup de classes n’ont pas de prof de spé’ [les matières choisies spécifiquement pour les épreuves du bac, ndlr] : ils passent le bac en juin et il n’ont toujours pas de prof », dénonce Enzo*, élève dans ce lycée.
En plus du manque de personnel, « le problème, c’est le matériel. Ça fait trois ans que je suis dans ce lycée, c’est incroyable qu’on ait pas de rideaux qui se ferment correctement, plus de chauffage en hiver, pas de clim... C’est dur de se concentrer. Surtout quand il a fait très chaud cet été », affirme Damien, jeune homme au regard attentif, souriant sous sa casquette, le verbe précis.
Damien est en terminale. C’est « l’orateur », « l’éloquent », comme le décrivent, en le taquinant, ses camarades autour de lui, qui le poussent à être leur porte-parole. Mais très vite, toutes les langues se délient. « Les tables, elles sont toutes bancales. Dès qu’on arrive en cours, elles penchent », glisse Ibrahim, l’air à moitié dépité derrière ses lunettes.
« J’ai participé au blocage hier. On a parlé de nos droits, de pourquoi il n’y en a que pour Paris, pour les villes de luxe », explique à son tour Ethan, le regard brillant. « Même les profs, des fois ils galèrent : ils se réveillent à 5 heures, ils finissent à 18 heures, certains sont bien payés mais d’autres mal », déroule le jeune homme de seconde. Ethan n’est pas le seul à parler pour ses profs, et pas seulement pour ses camarades. Dans ce mouvement lycéen, les revendications des jeunes rejoignent souvent celles du corps enseignant.
Les enseignants sont justement en grève, ce mardi, dans le cadre de la mobilisation intersyndicale pour la fonction publique. Le ministère de l’Éducation nationale annonce plus de 13 % de grévistes, tous degrés confondus. Imane y voit un lien fort avec leur mouvement lycéen. Elle sait que dans la manifestation des fonctionnaires, il sera question de salaires, mais aussi d’austérité budgétaire. « La vie est plus chère, tout augmente. On surtaxe toujours les mêmes personnes, la classe moyenne, alors que ceux qui sont riches, non. Je sais qu’il y a pire », nuance immédiatement la lycéenne : « Il y a des personnes SDF, il y en a d’autres, dans leur pays, c’est la guerre. Mais les fonctionnaires ne sont pas contents. Et nous, on se bat pour réussir »
Parmi les revendications des élèves qui reviennent le plus souvent dans les blocus, il y a l’emploi du temps. « On est à l’école de 8h à 18h, avec des temps de transport parfois très longs. Il y a des élèves qui dorment en cours, et franchement je comprends pourquoi. » La pause midi à la cantine ? « Je vous explique même pas la queue qu’il y a. On se retrouve avec 20 minutes pour manger », décrit Imane. Si ces enjeux peuvent sembler mineurs, ils sont en fait révélateurs : « ce n’est pas un problème local. C’est une question de moyens. Il est question de manque d’accessibilité à la cantine, de manque d’espaces pour nos élèves, qui n’ont même pas un foyer lycéen, ici », explique Thomas*, enseignant en SES à Maryse Condé.
« Nos élèves se sentent enfermés. Les emplois du temps surchargés, le manque de temps pour faire de la musique ou du sport à côté, le racisme ou encore les violences sexistes et sexuelles, c’est ce qui met le plus en commun ces lycées de banlieue », complète Geoffrey*, un autre enseignant de Maryse Condé qui soutient le mouvement. « Les lois racistes sur le port du voile, de l’abaya, mais aussi l’autoritarisme quant à l’interdiction des téléphones portables, sont sur toutes les pancartes », souligne-t-il.
De Bordeaux à Lille en passant par Grenoble ou encore Montpellier, et bien sûr dans les départements franciliens où la mobilisation est née il y a une semaine, la conscience des inégalités est un moteur fort du mouvement des lycéens, qui étudient le plus souvent dans les banlieues de ces grandes villes.
« Un enfant de prof va avoir beaucoup plus de privilèges », soupire Imane. « Moi par exemple j’habite avec mon papa, il est aide-soignant, il travaille le jour et la nuit, donc c’est compliqué pour lui de m’aider. C’est vraiment injuste. Mais la vie, elle est injuste. On a pas tous les mêmes chances. Et il faut se procurer ces chances là. »
Pas moins de 338 lycées ont été mobilisés ce mardi, selon le ministère de l’Intérieur. Soit quasiment le double de lundi, lorsque le ministère en dénombrait 180. Face à ce mouvement de la jeunesse qui prend de l’ampleur, la réaction politique est avant tout répressive. Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, a communiqué lundi sur 164 interpellations. Il a dénombré plusieurs blessés, dont « douze membres des forces de l’ordre », « huit personnels enseignants dont trois chefs d’établissement » et « une douzaine de lycéens ». Ce mardi, le ministère recense 40 interpellations et dix blessés parmi les élèves et personnels.
Tandis que les images de face-à-face entre forces de l’ordre et lycéens défilent en boucle dans les JT, les responsables politiques, interrogés à la télévision comme à la radio sur « la casse », balaient le fond des revendications. Ce n’est « pas une contestation habituelle », estime Laurent Nuñez, mais « des violences urbaines ». Le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray a tenu peu ou prou le même discours, sur BFMTV : « Nous sommes face à des violences urbaines qui tentent de récupérer un mouvement classique et essaient d’introduire un court-circuit violent par rapport à ce qu’est la démocratie scolaire ».
À Maryse Condé, vendredi, avec la police, « c’était compliqué », résume Damien. « Ils essayaient de nous embarquer, ils nous menaçaient, avec des lacrymogènes. » Lui et ses amis ont aussi tous vu les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux. Dont l’une des plus violentes : celle d’un tir tendu de lance-grenade dans le visage d’un lycéen mineur, lundi, à Saint-Ouen-L’Aumône, dans le même département que là où étudie Damien. Le lycéen visé a perdu ses dents. L’Intérieur a annoncé l’ouverture d’une enquête IGPN.
Ce mardi matin, alors que l’atmosphère est calme, pas moins d’une quinzaine de gendarmes sont présents dans la rue adjacente au lycée Maryse Condé. « Effrayant », commente Imane. Une poignée d’entre eux garde un œil sur les aller et venues des lycéens sur le parvis. Dans le même temps, une douzaine d’enseignants y sont rassemblés en cercle. L’un propose de rejoindre une AG inter-lycées. Alors que certains hésitent, Ethan passe une tête amusée dans le cercle : « Hé, faut se battre hein ! Eux, ils se réveillent à 5 heures pour être là », lance-t-il en désignant du menton les cinq fourgons de gendarmes alignés à côté.
L’AG inter-lycées sera finalement une réussite : elle réunit près de 150 enseignants du Val-d’Oise. Ceux-ci sont rejoints par une vingtaine de lycéens. Priorité est donnée à leurs prises de parole. Et malgré le nombre impressionnant d’adultes qui remplit la grande salle de cette maison de quartier, les jeunes prennent la parole haut et fort, parfois en se levant pour mieux se faire entendre.
Une lycéenne de Beaumont-sur-Oise confie s’être souvent sentie « seule au monde face aux adultes » dans sa scolarité. Elle est pourtant parmi les premières à oser prendre la parole. Elle s’interroge : « Jusqu’où notre mouvement doit-il aller pour se faire entendre ? Il a fallu qu’il y ait des fumigènes dans notre hall pour qu’on puisse avoir un ’dialogue’ avec le proviseur au sujet des toilettes fermées, des retards à cause du hall bondé, des emplois du temps », regrette-t-elle.
« On nous a dit qu’on allait nous entendre, que ça allait changer. Au final, on s’est retrouvés avec rien du tout. Donc on comprend nos camarades qui s’énervent », complète Melina, élève de première, longs cheveux bouclés descendant en cascade sur son t-shirt blanc. « On nous ramène des policiers tous les jours, mais on ne nous ramène jamais de solutions », conclut son amie à ses côtés. Après l’AG, elle et Melina, ainsi que Damien et une dizaine d’autres lycéens, ont rejoint le cortège des enseignants à la manifestation parisienne de ce mardi après-midi. « On espère qu’on sera plus pris au sérieux en étant à côté d’adultes. »
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