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Venezuela : Delcy Rodríguez a un pistolet sur la tempe. Que peut-elle faire ?

Publié le 19 Septembre 2026 par Vendémiaire in Amérique du Sud et Centrale

Venezuela : Delcy Rodríguez a un pistolet sur la tempe. Que peut-elle faire ?

par Steve Ellner

Le fait que Donald Trump réussit à arracher des concessions à la présidente du Venezuela par interim, Delcy Rodríguez, montre de façon évidente ce qu’on peut obtenir par la voie des armes. À peine quelques heures après l’incursion militaire qui s’est achevée par l’enlèvement du président Nicolás Maduro et de la première combattante, Cilia Flores, le 3 janvier, Trump s’est vanté en déclarant : «Nous allons diriger le pays», puis, peu après, s’est autoproclamé «président par intérim» du Venezuela.

Il a aussi couvert d’éloges Rodríguez parce qu’elle agissait en faveur aussi bien des intérêts nord-américains que des intérêts vénézuéliens en déclarant : «Elle fait un gros travail parce qu’elle travaille avec nous».

Il est difficile de comprendre pourquoi Rodríguez — dont le père fut un martyre révolutionnaire — a montré une telle disposition à obtempérer. Le 3 janvier, à peine quelques heures après l’enlèvement de Maduro et de Flores, Trump a menacé publiquement celle qui était alors la vice-présidente Rodríguez et d’autres dirigeants chavistes de ce qui équivalait à une décapitation, en plus d’une offensive militaire de bien plus grande envergure. Selon Rodríguez, Rubio leur a fait savoir par téléphone, à elle et au numéro deux du gouvernement, Diosdado Cabello, qu’ils disposaient de 15 minutes pour accepter les nouvelles conditions imposées par Washington ou qu’ils risquaient la mort. Selon ses propres termes : «Les menaces et le chantage sont constants».

Certains anti-chavistes ont remis en question la crédibilité de cette affirmation de Rodríguez mais sa version tient la route. Trump en personne a proféré de façon réitérée de semblables menaces en public, bien que dans des termes moins directs. Et c’est précisément ce que Washington a fait ensuite avec une bonne partie du groupe dirigeant de l’Iran : il a décapité sa direction.

L’arsenal de mesures coercitives de Washington contre Rodríguez inclut l’utilisation du chantage. Reuters a révélé en mars que les procureurs fédéraux avait «préparé d’éventuelles charges pour corruption et blanchiment d’argent et avaient fait savoir à Rodríguez qu’elle s’exposait à être trainée en justice à moins qu’elle continue à respecter les exigences de Trump». Dans la situation de l’industrie du pétrole, l’accusation de blanchiment d’argent envisagée par les procureurs est, en fait, une référence à l’évitement des sanctions imposées par les États-Unis.

Trump souligne les bénéfices que les États-Unis tirent de la relation néocoloniale qu’il a établie avec le Venezuela. Le 28 août, il a annoncé la concrétisation de ce qu’il a qualifié de «meilleur accord pétrolier de l’histoire mondiale» qui accorde aux États-Unis un traitement préférentiel pour la vente de la totalité des 65 000 000 000 de barils des réserves prouvées, une quantité supérieure aux réserves des États-Unis.

Parmi les autres aspects de l’accord figurent l’achat par le département d’État de 20% de la production pétrolière à prix coûtant ainsi qu’une participation de 35% du Pentagone dans l’entreprise opérante.

La menace de l’utilisation de la force militaire n’explique qu’en partie la disposition de Rodríguez à accepter cet accord. Il faut aussi prendre en compte l’impact dévastateur que 10 années de sévères sanctions imposées par les États-Unis ont eu sur les industries d’État de base du Venezuela parmi lesquelles celles du pétrole, du gaz, de l’électricité et des télécommunications. Les sanctions ont amoindri les capacités de la compagnie pétrolière d’État PDVSA à exécuter la maintenance, réparer, remplacer et faire fonctionner son matériel, une situation reconnue aussi bien par le service d’investigation du Congrès des États-Unis que par des centres d’investigations indépendants.

Pendant ces dernières années, Maduro a reconnu cette détérioration et a eu de plus en plus souvent recours au capital privé. Parmi ceux qui ben déficient de ce courant se trouve Alejandro Betancourt qui, à la différence de la bourgeoisie traditionnelle vénézuélienne, avait resserré ses liens avec le gouvernement chaviste.

Le nouvel accord concernant les 65 000 000 000 de barils signé sous le gouvernement de Rodríguez désigne Betancourt comme opérateur principal et reconnaît ainsi qu’il est dans de meilleures conditions pour attirer d’énormes investissements privés qu’une PDVSA profondément détériorée.

Le régime des sanctions a intimidé tous les acteurs impliqués dans l’industrie pétrolière vénézuélienne en les obligeant à réaliser des opérations secrètes et en créant ainsi un terrain fertile pour la corruption. Betancourt lui-même fut accusé d’avoir participé à des opérations illégales. Malgré ces accusations, les dirigeants chavistes préfèrent traiter avec des patrons comme Betancourt plutôt qu’avec l’élite traditionnelle qui a dirigé plusieurs tentatives de renversement de Chávez. Indubitablement, la plus grande part de responsabilité dans la corruption revient à Washington.

Malgré les éloges que Trump décerne à Rodríguez, les sanctions qui ont frappé durement l’économie vénézuélienne sont toujours intactes. La seule chose que Trump a faite, c’est de les relâcher de façon sélective en accordant des «licences» au cas par cas pour que celles-ci profitent au capital étasunien.

Pragmatisme ou reddition ?

À diverses occasions, les pressions et les menaces de Washington ont obligé Rodríguez, une femme de gauche de longue date, à laisser de côté sa fierté nationaliste. L’une de ces occasions fut la coopération du Venezuela avec le Commandement Sud des États-Unis dans l’attaque aérienne de juin qui a coûté la vie à Niño Guerrero, le chef de la tristement célèbre bande du Train d’Aragua. Comparez cette attitude avec le refus répété de la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum d’accepter des opérations militaires conjointes avec les États-Unis contre les cartels de la drogue en territoire mexicain.

En outre, après les 2 tremblements de terre dévastateurs qui ont secoué le Venezuela le 24 juin, Rodríguez a reçu au palais présidentiel une délégation israélienne qui comprenait des officiers de l’armée et a fait l’éloge du rôle d’Israël dans les opérations de secours. Des manifestants chavistes ont protesté contre la présence de l’armée des États-Unis et d’Israël après le tremblement de terre sous le slogan : «Ce n’est pas de l’aide mais une occupation». Le président Chávez avait rompu les relations avec Israël en 2009.

Le problème, évidemment, ne se limite pas à l’apolitique étrangère. Le gouvernement de Rodríguez a réformé une des lois symboliques de Chávez, la loi organique sur les hydrocarbures (LOH) dont l’approbation avait contribué à déchaîner le coup d’État raté contre lui en avril déclenché 2002. La réforme mise en place par Rodríguez, qui modifie des aspects essentiels de la LOH, a aplani le terrain pour ce que Trump a qualifié de «meilleur accord pétrolier de l’histoire».

Pendant les premiers mois de la présidence de Rodríguez, certains secteurs de gauche ont souligné sa capacité à se débrouiller dans une situation si précaire. Geraldina Colotti, ex-militante des Brigades Rouges italiennes, l’a qualifié «d’acte de maturité politique dans une situation de chantage sans précédent». Mais maintenant, sa déférence envers Washington divise la gauche étasunienne comme la gauche vénézuélienne.

Ceux qui soutiennent le gouvernement de Rodríguez courent le risque de finir par être vus comme des complices d’un projet impérial. Défendre le «meilleur accord pétrolier de l’histoire» de Trump est particulièrement gênant étant donné que des dirigeants qui se placent à l’autre bout du spectre politique dénoncent son absence de transparence. Étonnamment, l’économiste Ricardo Hausmann, l’un des principaux artisans du projet néolibéral vénézuélien des années 90 déclare que cet accord est le «plus impérialiste que les États-Unis aient jamais exécuté dans leur historie».

La possibilité que le gouvernement Trump change abruptement de direction et opte pour un «changement de régime» avant que la stratégie de Rodríguez pour le rétablissement de l’économie ait porté ses fruits est particulièrement inquiétante.

Un virage de cette sorte — du pragmatisme transnational dans lequel tout tourne autour du pétrole vers un anticommunisme viscéral — cadrerait totalement avec la position de Marco Rubio et d’autres faucons de droite. La rupture avec est prévisible mais la grande inconnue est quand elle se produira.

Dans une perspective stratégique

Les activistes progressistes doivent placer au premier plan de tout travail de solidarité l’imposition par Trump de la tristement célèbre Doctrine Monroe — rebaptisée à présent Doctrine Donroe. L’expérience des mouvements de solidarité avec le Venezuela et Cuba montre que les activistes les plus engagés sont ceux qui, dans une plus ou moins grande mesure, ont de la sympathie pour ces gouvernements et non ceux qui les diabolisent.

Il est facile de dire que Rodríguez, son frère Jorge, Cabello et les autres hauts dirigeants chavistes devraient simplement se planter devant Trump, lui dire «non» et se retirer des négociations dans des conditions tellement profondément inégales. C’est précisément ce qu’envisagent certains secteurs de gauche. Mais, dans les circonstances actuelles, est-ce qu’abandonner le pouvoir ou s’exposer à des représailles militaires sont des possibilités ?

Juan Carlos Monedero, un ancien dirigeant du parti espagnol Podemos conseiller de Chávez, m’a dit : «La direction chaviste, sous Rodríguez, devrait envisager d’abandonner le pouvoir étant donné que la relation avec Washington est trop asymétrique. Les Sandinistes l’ont fait en 1990 et ensuite, ils sont revenus».

Mais abandonner le pouvoir signifierait le remettre à l’extrême droite dirigée par María Corina Machado qui a de puissants alliés à Washington. Il suffit de se souvenir des 48 heures du coup d’État de 2002, quand l’opposition de droite avait déchainé la répression contre les Chavistes — faisant des dizaines de morts — ou de revoir la rhétorique revancharde que Machado a employée tout au long des années pour se faire une idée de ce qui attend les Chavistes et les mouvements sociaux si elle arrive au pouvoir : une répression à la Pinochet.

En outre, son slogan de «capitalisme populaire» emprunté à Margaret Thatcher et à Pinochet met en évidence le caractère néolibéral marqué des politiques qu’elle propose. Il revient à ceux qui, depuis la gauche, diabolisent Rodríguez d’expliquer quelle stratégie réaliste ils proposent comme alternative.

De plus, un gouvernement de Machado grossirait les rangs des gouvernements d’extrême droite proches de Trump qui intègrent le «Bouclier des Amériques», une alliance engagée dans la militarisation sous la bannière de la lutte contre les drogues mais dont le véritable objectif est d’expulser la Chine de la région. Au sommet fondateur du Bouclier qui a eu lieu à Doral, Floride, en mars, Trump avait appelé Machado au téléphone, mis le haut-parleur et avait dit : «Ici, tout le monde te veut».

Chávez, Maduro et Rodríguez se sont inspirés de l’exemple de la Chine. Lors de l’une de ses nombreuses visites officielles dans ce pays, en 2025, celle qui était alors la vice-présidente Rodríguez a fait l’éloge du modèle économique chinois en tant «qu’exemple de dignité, de résilience et de croissance économique». L’un des principes directeurs de la politique étrangère chinoise après la mort de Mao en 1976 fut la maxime de Deng Xiaoping : «cacher sa propre force et attendre le moment opportun». Dans son essence, cette phrase signifie que, quand le rapport de force est défavorable, il faut éviter de provoquer ou d’alarmer l’adversaire. C’est précisément ce que fait Rodríguez.

Les conditions objectives, au Venezuela — résultat d’une véritable guerre livrée par Washington — et les conditions subjectives — l’usure de l’enthousiasme qui en découle même parmi les propres rangs chavistes — sont extrêmement défavorables. La stratégie peut être critiquée, étant donné les différences évidentes entre la Chine communiste et le Venezuela capitaliste mais on peut difficilement la qualifier d’insensée et encore moins de contre-révolutionnaire.

La stratégie pragmatique de Rodríguez est en accord avec l’état d’esprit général du pays que traverse tout le spectre politique. Les Vénézuéliens, dans leur ensemble, sont épuisés à cause des effets dévastateurs de la guerre de Washington contre le Venezuela qui a joué un rôle central dans la chute de presque 80% du revenu moyen des travailleurs depuis la deuxième moitié des années 2010. L’appel des partisans de Machado, regroupés dans le parti Vente Venezuela, à réaliser des protestations de masse contre Rodríguez, n’a pas réussi à se concrétiser.

Unité dans le désaccord

On cherche en vain dans l’histoire un parallèle à ce qui se passe au Venezuela. Pensez à ceci : une puissance impériale enlève le président d’un pays et ensuite arrive à des accords et établit des relations amicales avec sa vice-présidente, toujours engagée dans les idéaux du mouvement que tous deux représentent. Pour Rodríguez, le caractère inédit de cette situation représente un formidable défi.

La gauche doit aussi reconnaitre que, dans une plus grande mesure que d’habitude, il manque toujours des pièces cruciales du casse-tête. La plus importante est qu’on ne sait rien des négociations entre le gouvernement de Rodríguez et le gouvernement Trump. Le Time dit que «Rubio et Rodríguez ont des contacts presque quotidiens par téléphone et messages WhatsApp» mais ne révéleras le contenu de ces conversations.

La question clef est jusqu’où peut aller Rodríguez pour défendre les intérêts des Vénézuéliens sans provoquer un retournement de Trump, notoirement imprévisible. Quand Trump mettra-t-il de côté sa logique pragmatique et transnationale pour adopter une position anticommuniste et viser un «changement de régime» au Venezuela ? 

Ceux qui critiquent la façon de gouverner de Rodríguez ont raison de prévenir que les alliances avec des secteurs de la bourgeoisie incarnés par des figures comme Alejandro Betancourt pourraient ouvrir une boîte de Pandore et finir par corrompe le projet de transformation. Mais tracer des lignes nettes entre amis et adversaires sur le front intérieur devra peut-être attendre des jours meilleurs, lorsque de réelles alternatives seront sur la table.

Pendant ce temps, le mouvement de solidarité doit rester uni même quand il existe des positions diamétralement opposées concernant la façon de gouverner de Rodríguez. Le point de départ doit être la reconnaissance du caractère exceptionnel du moment et de tout ce qu’on ignore encore.

Par dessus tout, le mouvement doit rester concentré sur le combat contre les violations commises par Washington : exiger la libération de Maduro et de Flores, la levée de toutes les sanctions et la restitution des milliers de millions de dollars d’actifs vénézuéliens confisqués à l’étranger à la demande de Washington. Et il ne doit rester aucun doute sur le fait la responsabilité de la grave situation que traverse le Venezuela, aussi bien avant qu’après le 3 janvier, revient entièrement à Washington.

 

 

source : Resumen Latinoamericano via Bolivar Infos

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