MICHEL LEVINE
L’ACCORD HAAVARA
En 1933 un accord insolite est passé entre l’Allemagne nazie et des dirigeants sionistes. Appliqué de 1933 à 1939, il permet de faire immigrer et donc de sauver la vie de dizaines de milliers de Juifs. Mais pour autant, il suscite des polémiques, touchant aussi bien les milieux juifs que nazis. De nos jours, cet accord tient encore une place de choix dans les attaques antisémites et les campagnes antisionistes.
Le plan de l’Agence juive
La venue au pouvoir d’Hitler, en 1933, est vécue comme inquiétante par le demi-million de Juifs vivant en Allemagne (moins de 1% de la population totale). L’antisémitisme jusqu’ici pratiqué par le parti nazi et ses séides (S.A et S.S) devient en effet une politique d’État. Le nouveau pouvoir entreprend de « déjudaïser »(Entjudung) le pays et le rendre « libéré des juifs » (Judenfrei) par une pratique systématique d’expulsions ou d’émigration forcée. Beaucoup de Juifs très intégrés dans la société allemande se refusent à prendre les mesures adaptées à la situation, car ils n’imaginent pas que puisse s’instaurer dans leur patrie, que souvent ils ont servi pendant la guerre, une politique criminelle de masse. Il faut dire que dans le reste de l’Europe, le sentiment du danger est tout aussi limité. Bien des milieux juifs libéraux considèrent le nazisme comme un avatar du « prussianisme » ancestral et un problème passager spécifique à l’Allemagne.
A l’Agence juive (1) on est loin de partager cet optimisme. Pour nombre de ses dirigeants les mesures antijuives allemandes ne font que précéder des massacres d’une plus grande ampleur, qui ne feront qu’appliquer dans les faits doctrine raciste nazie. Il suffit pour cela de s’en référer au livre d’Hitler Mein Kampf, la Bible du parti publiée en 1925 et largement diffusée.
Ses nombreuses mises en garde ne sont hélas pas entendues par la majorité des milieux juifs allemands ou européens, ou jugées outrancières quand on ne les suspecte pas d’être destinées à persuader les esprits crédules d’aller s’installer en Palestine - projet par ailleurs combattu à la fois par les milieux pieux orthodoxes et les marxistes du Bund. La prise de conscience du danger nazi va pourtant progresser dans les consciences juives allemandes mais ce n’est qu’en 1935, avec la promulgation des lois raciales de Nuremberg, qu’elle commencera à se manifester. Mais il faudra néanmoins attendre la « nuit de cristal » de 1938 pour qu’aux yeux du monde, la réalité du projet nazi se matérialise et que les Juifs d’Allemagne songent en grand nombre à quitter le pays.
D’où vient cette précoce lucidité des dirigeants sionistes ?
Si l’on examine leur biographie, la plupart sont originaires d’Europe orientale ou centrale (Weizmann et Jabotinsky de Russie, Ben Gourion de Pologne, Goldmann de Lituanie.) Dès leur enfance, ils ont connu les pogroms, parfois dans leur chair, ce qui leur a conféré une sorte de sixième sens. A cette expérience humaine s’ajoute une analyse politique pragmatique : les démocraties européennes luttant contre l’antisémitisme et accueillant des émigrés juifs sont en train de perdre la partie, face au surgissement des régimes fascistes. Pire, beaucoup de ces pays jadis accueillants ont entrepris de restreindre le nombre de leurs visas d’entrée. Le seul salut consiste donc désormais à gagner la Palestine, malgré les obstacles et les dangers que représente cette entreprise.
C’est dans le droit fil de cette pensée qu’en juin 1933, des dirigeants de l’Agence juive, sous la direction Lévi Eshkol (à l’époque Lévi Shkolnik) fondateur de la Histadrout – Fédération Générale du Travail) et responsable de la promotion de l’agriculture coopérative, décident de soumettre un deal aux responsables nazis : puisqu’ils veulent chasser les Juifs de leur pays, l’Agence leur propose de faciliter ce départ, avec la Palestine pour destination. Ainsi sera renforcée la politique judenfrei du régime.
Contacté, le gouvernement allemand fait savoir qu’il est accord pour discuter de ce marché pour le moins inédit.
Le mécanisme
Les conditions du deal se précisent au fil des discussions.(2) Après trois mois l’accord est signé le 25 aout 1933. Il prend le nom hébreu d’Haavara ou Ha Aaavara (transport) ou encore Haavara-Abkommen (« accord de transfert Haavara » en Allemand )
Son mécanisme est pour le moins complexe, car il est conçu pour contourner les restrictions sévères au transfert de capitaux hors d’Allemagne - autrement dit, l’Etat nazi viole ses propres lois…Une personne ou une famille juive allemande décidant d’émigrer en Palestine doit déposer une somme minimale de 15.000 Reichmarks dans une banque juive de Palestine. Avec ces fonds, cet établissement doit acquérir sur le marché allemand, en payant des taxes d’exportation conséquentes, des biens de première nécessité utiles aux nouveaux arrivants : matériel agricole, engrais, équipements, médicaments, etc.. Ces produits sont ensuite expédiés en Palestine et revendus à des importateurs juifs. A leur arrivée en Palestine, les émigrés prendront possession de ces marchandises ou de leur contre-valeur en livres palestiniennes.
Cet acheminement humain et financier ne peut se réaliser sans l’assentiment des autorités mandataires britanniques, seules aptes à délivrer les certificats d’immigration. Elles acceptant d’entériner cet accord, bien que contraire à leur politique de restriction des visas d’entrée, peut-être pour s’attirer les bonnes grâces du chancelier Hitler.( Sous la pression des pays arabes, les quotas se durciront au fil du temps).
Un accord gagnant-gagnant
Haavara s’avère rapidement un succès : alors que de 1920 à 1932, seulement 3.000 juifs avaient t émigré d’Allemagne vers la Palestine, ils seront entre 50.000 et 60 000 - surtout des familles - à quitter le pays de 1933 à 1939. On voit dans cet accroissement la conséquence d’une prise de conscience de plus en plus aiguë des dangers des projets criminels du régime.
Un tel apport est bénéfique, bien sûr, au Yichouv (population juive de Palestine) en proie à de grandes difficultés économiques et à un manque de main-d’œuvre. L’arrivée des Yekkes (surnom donné aux Juifs allemands en Palestine) représente également un apport précieux dans le domaine de la culture et d’une certaine modernité indispensable à un État naissant D’un point de vue financier, le gain de l’opération pour le Yichouv sera estimé à cent millions de dollars ( entre 10 et 15 % de son produit intérieur brut).
Pour le gouvernement allemand, l’opération est également bénéfique. Outre que le pays se trouve libéré d’une grande partie de ses Juifs, l’accord lui permet d’exporter certains biens de consommation en contournant le boycott de l’Allemagne mené depuis 1933 par des organisations juives et antinazies de certains pays.
L’accord n’est pas renouvelé en 1939, pour cause de conflit mondial.
La plupart des 150.000 Juifs d’Allemagne et d’Autriche restés dans ces pays seront assassinés avant la fin de la guerre.
Polémiques
Dès sa signature, l’accord suscite des contestations.
Au sein du parti nazi, Hjalmar Schacht, président de la Reichsbank et ministre de l'Économie, fait l’objet de critiques de la part des idéologues antisémites du régime — en particulier du très influent Julius Streicher, directeur du journal satirique violemment antijuif Der Stürmer . Alfred Rosenberg, le théoricien officiel du racisme, fait savoir qu’il y est également opposé. La Gestapo se joint à eux par la voix d’Aldolf Eichmann. Tous perçoivent cet accord comme une trahison de la cause antisémite - non seulement on laisse s’échapper du Reich des juifs riches mais on contribue au peuplement de la Palestine (à la grande fureur des colons allemands vivant dans le pays). Hitler lui-même ne se prononce pas publiquement mais ne s’y oppose pas non plus, laissant ses subordonnés en débattre.
Au sein des organisations sionistes, certains reprochent à l’accord d’avoir favorisé financièrement l’Allemagne - en réalité, l’apport total n’a représenté que quelques dizaines de millions de Reichmarks, soit environ 0,5% de ses exportation
Le plus grand opposant est sans conteste Vladimir (Lev) Jabotinsky, figure emblématique du sionisme « révisionniste », qui dénonce un « pacte avec le diable » alors que selon ses dires, un boycott international rigoureux aurait fragilisé économiquement le régime nazi et l’aurait contraint à infléchir sa politique antisémite. Cette hypothèse sera contredite par les faits : le boycott international, qui s’est poursuivi, s’est heurtée à partir de 1937 à l’industrialisation du pays et la baisse de sa dépendance commerciale au reste du monde, donc à sa faiblesse en devises. « Jabo » est rejoint dans son combat par le vieux parti Bund (socialiste antisioniste) et le World Jewish Congress (WJC), fondé en 1936 et présidé par Stephen Wise et Nahum Goldmann, tenants du « diasporisme » cette doctrine selon laquelle les Juifs doivent défendre leurs droits dans les pays où ils résident plutôt que de choisir d'émigrer vers la Palestine. La « solution finale » viendra malheureusement montrer l’aveuglement de cette doctrine…
Face à eux, Chaim Weizmann, autre figure tutélaire du sionisme et futur premier président d'Israël, et Levi Eshkol, futur Premier ministre, soutiennent résolument l’accord au nom du pragmatisme, tout en exprimant des réserves sur ses implications symboliques.
Tous ces courants s’affrontent au congrès sioniste de Lucerne, en 1935, où une résolution condamnant l’accord est adoptés .Cependant, grâce aux manœuvres de ben Gourion, arguant que "mieux vaut sauver des vies que des principes " la résolution ne sera pas mise en pratique et l’’accord restera appliqué jusqu'en 1939.
Récupérations
La paix revenue, comme il était à craindre, l’accord Haavara sert de cheval de bataille à l’antisémitisme renaissant qui s’amplifie avec la création de l’État d’Israël en 1948. Lors de la guerre de Six Jours, en 1967, alors que Moshe Dayan est présenté dans la Pravda comme un « nouvel Hitler » l’accord est présenté par les médias staliniens comme l’illustration évidente de la complicité judéo-nazie. En Allemagne de l’est, la Stasi (police politique) fait répandre une rumeur selon laquelle l’accord Haavara aurait été imaginé par les milieux sionistes à seule fin de briser un boycott antinazi auquel ils auraient été hostiles (ce qui n’était pas le cas, ils le trouvaient simplement inefficace Cette affirmation figure comme référence historique dans la thèse de Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne, publiée en 1982 à Moscou :« La collusion entre nazis et dirigeants sionistes (1933-1945) »
Après la chute de la Russie soviétique et la fin de la guerre froide, la dénonciation de l’Haavara est reprise par les milieux négationnistes (Robert Faurisson, Roger Garaudy, etc.) imités en cela par les officines complotistes qui s’épanouissent sur le Web. En 2016, l’honorable Ken Livingstone, ancien maire de Londres, affirme publiquement que l’accord Haavara aurait été une illustration de la complicité active entre nazisme et sionisme. Ce propos suscite une vague d’indignations dans une partie de l’opinion, l’édile étant un habitué de la provocation. Deux ans plus tard, il sera exclu de son parti.
Depuis, on a imaginé mieux - ou pire. La dernière trouvaille hystéro-complotiste sur le webb illustre l’accord Haavara sous la forme d’un bateau arborant deux pavillons mêlés - croix gammée et étoile de David - l’esquif fendant les flots avec à sa barre un officier SS en grande tenue…
Loin des interprétations fantasmagoriques, des fake news outrancières et des schémas réducteurs, on peut raisonnablement estimer que l’accord Haavara ne fut ni un acte héroïque ni une trahison, mais davantage le produit d’une situation dans laquelle tous les choix disponibles étaient contestables. Il demeure que cet accord passager avec le Diable aura sauvé de nombreuses vies humaines.
NOTES
1.Créé en 1922 sous l’égide de la Société des Nations afin organiser l’immigration vers la Palestine des Juifs fuyant les pogroms de l’empire tsariste, l’Agence fait rapidement la preuve de son efficacité, au contact des deux mondes, européen et oriental, en menant à bien des opérations d’immigration, baptisées ironiquement Alyah, (Aliah A) officielle, et Aliah Beth ( Alyah B) clandestine.
2. Elles sont menées côté sioniste par Chaim Arlosoroff, directeur du département politique de l'Agence et membre de la Zionistische Vereinigung für Deutschland (ZVfD), l’Association sioniste pour l’Allemagne (il sera par la suite assassiné à Tel Aviv dans des circonstances mystérieuses). Il est assisté de Sam Cohen représentant de la société juive Hanotea( « le planteur » en hébreu) instrument financier et opérationnel de l’Agence.
Du côté allemand, les négociations sont dirigées par Werner Otto von Hentig, directeur de la division du Moyen‑Orient du ministère des Affaires étrangères, fervent soutien de la politique de « transfert » des juifs en Palestine, en lien avec le ministère de l'Économie (Reichswirtschaftsministerium).
BIBLIOGRAPHIE
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Black(Edwin). The Transfer Agreement: The Dramatic Story of the Pact Between the Third Reich and Jewish Palestine. New York : Macmillan, 1984. [Réédition augmentée : Washington, D.C. : Dialog Press, 2001.
Browning(Christopher R). The Origins of the Final Solution: The Evolution of Nazi Jewish Policy, September 1939 – March 1942. Lincoln : University of Nebraska Press / Yad Vashem, 2004.
Friedländer,( Saul). Nazi Germany and the Jews. Vol. 1 : The Years of Persecution, 1933–1939. New York : HarperCollins, 1997. [Trad. fr. : L'Allemagne nazie et les Juifs. Vol. 1 : Les années de persécution, 1933–1939. Paris : Seuil, 1997.]
Longerich,(Peter). Holocaust: The Nazi Persecution and Murder of the Jews. Oxford : Oxford University Press, 2010.
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Segev,(Tom). The Seventh Million: The Israelis and the Holocaust. New York : Hill and Wang, 1993. [Éd. originale hébreu : Ha-milyon ha-shvi'i. Jérusalem : Keter, 1991. Trad. fr. : Le Septième Million : les Israéliens et la Shoah. Paris : Liana Levi, 1993.
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