La rentrée scolaire avait à peine débuté que les lycéens de France ont exprimé leur colère face à un sentiment d’abandon et de mépris de la part du gouvernement. Une grogne aux racines profondes qui rappelle des épisodes précédents. Alors que le mouvement tente de s’élargir aux universités, le pouvoir n’a qu’une seule réponse : la répression et les accusations contre La France insoumise. Le parti de gauche radicale veut en effet surfer sur la colère de la jeunesse pour sa campagne présidentielle, alors que ses adversaires espèrent la fin du mouvement au plus vite.
Il suffisait d’une étincelle pour que la France s’embrase. Croissance nulle, chômage en hausse, flambée des prix des carburants, abandon des politiques écologiques en pleine accélération du changement climatique, nouveau budget austéritaire… Jusqu’à présent, la perspective de la prochaine élection présidentielle semblait canaliser cette colère. L’embrasement social est finalement venu d’un groupe qui vote peu ou pas du tout, et qui a le sentiment de n’avoir rien à perdre : les lycéens de la région parisienne, rapidement imités par leurs camarades dans le reste du pays. Les raisons de leur colère sont en effet nombreuses.
Des conditions d’étude très dégradées
Ce n’est pas un hasard si la mobilisation a débuté dans les lycées des villes pauvres d’Île-de-France, avec de premiers blocages le 17 septembre à Créteil. Dans ces établissements, la rentrée scolaire a de nouveau été marquée par des conditions d’enseignement extrêmement dégradées. Les bâtiments y sont souvent vétustes : au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis et au lycée Blaise-Cendrars de Sevran, les vidéos tournées par les élèves et les professeurs montrent par exemple des plafonds qui s’effondrent, des rats, des fuites d’eau ou encore un manque de chaises et de tables. Au collège Georges-Politzer de Bagnolet, une eau trouble contenant des matières fécales sort de tous les robinets, et l’établissement n’en a été informé que quatre mois après la fin des analyses.
Au-delà de ces exemples particulièrement choquants, le bâti scolaire est complètement inadapté aux événements climatiques extrêmes. D’après un sondage réalisé par le SNES-FSU, premier syndicat enseignant dans le secondaire, sur 623 collèges et lycées en mai 2026, 78 % des établissements observaient des températures supérieures à 30 degrés, et même plus de 33 degrés dans un établissement sur cinq. La succession de canicules qui a frappé la France entre mai et septembre 2026 a confirmé ce diagnostic avec de nombreux malaises d’enseignants et d’élèves, la fermeture de plusieurs centaines d’établissements lors des journées les plus chaudes et le report d’épreuves du baccalauréat. Les académies ont tenté de bricoler pour répondre à l’urgence, mais à la rentrée, seuls 21 % des établissements avaient prévu des mesures face aux fortes chaleurs, dont 61 % consistaient en des « travaux envisagés ou demandés » et donc pas encore lancés. Le chantier de rénovation sera titanesque et est déjà estimé entre 40 et 50 milliards d’euros.
Le mécontentement concerne aussi le manque de personnel. Certes, le ministère de l’Education nationale a réussi à pourvoir presque tous les postes d’enseignants ouverts au concours cette année (contre 91 à 92 % en 2025) grâce à une réforme abaissant les critères de recrutement. Mais une partie des nouveaux inscrits, disposant d’un bac+3, doivent effectuer une formation de deux ans avant d’arriver devant les élèves ; l’effet de la réforme ne se fera donc pas sentir tout de suite. Ces chiffres rassurants sont aussi nuancés par la baisse du nombre de postes ouverts, compensée par un recours accru aux contractuels, dont la formation est souvent très sommaire. Plus largement, le métier de professeur connaît une vraie crise de vocation et une progression « faible mais continue » des démissions, selon la Cour des comptes. Dans la dernière enquête de l’OCDE, publiée fin septembre, seuls 4 % des enseignants français estiment que leur métier est valorisé dans la société, soit le plus faible niveau de tous les pays étudiés. La faiblesse des rémunérations, inférieure à la moyenne de l’OCDE, en est la première cause ; trois quarts des professeurs estiment que leur salaire est trop bas.
À la rentrée 2026, un établissement sur deux comptait au moins un enseignant absent.
Conséquence de cette faible attractivité : la difficulté à assurer tous les cours prévus. À la rentrée 2026, un établissement sur deux comptait au moins un enseignant absent. Sur l’année 2023-2024, la Cour des comptes estimait ainsi qu’environ 9 % des heures d’enseignement avaient été perdues au collège, et la moyenne monte à 11 % dans les zones d’éducation prioritaire. Un retard d’enseignement qui pèse inévitablement sur le niveau de connaissances et sur l’avenir professionnel de ces jeunes. Malgré d’importants recrutements ces dernières années, la France manque aussi cruellement d’accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH), avec près de 50 000 élèves en attente, soit un sur sept, à la rentrée 2025. Le constat est similaire pour les infirmières scolaires, avec seulement 7 700 postes pour 12 millions d’élèves en 2023. Malgré des hausses de salaire pour ces deux professions ces dernières années, les rémunérations restent peu attirantes.
Des inégalités de plus en plus fortes
Au-delà de ces chiffres généraux, la situation varie fortement d’un établissement scolaire à l’autre. Les académies de Créteil et de Versailles, qui couvrent les départements autour de Paris, peinent depuis longtemps à attirer des enseignants. Au sein des académies, les écarts peuvent également être importants entre établissements de quartiers cossus et ceux des banlieues populaires. Les professeurs en début de carrière sont souvent envoyés dans ces quartiers défavorisés, en attendant de cumuler des points pour demander une mutation. Les élèves de ces collèges et lycées sont donc confrontés à un turn-over élevé de professeurs moins aguerris, ce qui dégrade leurs conditions d’apprentissage. Les données du ministère de l’Education nationale confirment ce diagnostic : l’indice de position sociale attribué à chaque établissement en fonction des catégories socioprofessionnelles des parents d’élèves fait apparaître de gros déséquilibres et une forte reproduction sociale. La corrélation entre l’origine sociale et le niveau de réussite des élèves français est l’une des plus fortes de l’OCDE.
Si les écarts existent entre établissements publics, ils sont encore plus forts entre l’éducation publique et l’éducation privée. En 2022, le secteur privé sous contrat comptait ainsi 40 % d’élèves très favorisés, contre 20 % dans le secteur public. À l’inverse, 18 % des collégiens du secteur privé sous contrat faisaient partie de classes sociales défavorisées, contre 42 % des élèves du secteur public. Ces écarts, qui n’ont fait que s’accroître depuis la fin des années 1980, s’expliquent par la sélection que pratiquent beaucoup d’établissements privés, en fonction des notes et des frais de scolarité demandés aux parents. Pourtant, ces établissements privés sous contrat sont très largement financés par l’argent public : en 2024, un rapport parlementaire rappelait que l’État accorde 8,5 milliards d’euros par an à ce secteur, auxquels s’ajoutent 1,5 milliard des collectivités locales. Fruit d’un compromis dans la longue « guerre scolaire » entre l’État et le clergé catholique, la loi Debré de 1959 prévoit en effet que l’État prenne en charge les salaires des enseignants et les frais de gestion des établissements sous contrat, soit 75 % de leurs dépenses, en contrepartie de l’application des programmes officiels. Il existe aussi des établissements privés hors contrat, plus libres dans leur fonctionnement et ne recevant pas d’argent public, mais qui scolarisent moins de 1 % des élèves français. En plus de ces dépenses obligatoires, certaines collectivités octroient des subventions supplémentaires au privé : entre 2016 et 2023, les régions ont distribué plus d’1,2 milliard d’euros à des établissements pourtant déjà bien dotés.
Alors que ce levier budgétaire pourrait permettre à l’État de faire pression sur les établissements privés pour davantage de mixité sociale, les ministres successifs ont toujours soigneusement évité ces demandes. La raison est assez simple : la plupart d’entre eux ont eu un parcours scolaire dans les plus grandes écoles et placent leurs propres enfants dans le secteur privé. En 2024, l’éphémère ministre de l’Éducation nationale Amélie Oudéa-Castéra avait fait scandale en justifiant son choix de placer ses enfants dans un établissement privé extrêmement bourgeois – le lycée Stanislas, dans le 6e arrondissement de Paris – en raison de l’absentéisme des professeurs dans le secteur public. Son prédécesseur Gabriel Attal a quant à lui effectué sa scolarité à la très cossue École alsacienne, dans le même quartier. Le parcours scolaire de ces ministres est donc emblématique d’une forme de séparatisme social.
Le gouvernement jette de l’huile sur le feu
Grandissant dans un entre-soi bourgeois, les ministres macronistes ne connaissent pratiquement rien de la réalité sociale de l’école publique, ce qui les conduit souvent à adopter des réformes dégradant encore davantage le secteur. Au début de la décennie, la France comptait ainsi les classes les plus surchargées d’Europe. Pour la rentrée 2026, un enseignant a en moyenne en face de lui 21 élèves en primaire, 25,3 au collège et 30,5 au lycée. Face à de tels effectifs, difficile d’accompagner correctement chaque élève ; inévitablement, certains sont plus dissipés et accumulent des retards de connaissance. La baisse de la natalité pourrait cependant permettre de réduire le nombre d’élèves par professeur : d’ici à 2035, la France comptera 1,7 million d’élèves en moins, soit une baisse de 14,2 %. Les syndicats enseignants, les parents et beaucoup de responsables politiques y voient une opportunité : en stabilisant le nombre de professeurs, le ratio peut baisser naturellement au fil des années. Mais le gouvernement a une autre priorité : faire des économies. En 2026, 3 256 postes d’enseignants ont été supprimés. Le même impératif austéritaire a également conduit à supprimer 40 millions d’euros pour la rénovation énergétique des bâtiments scolaires, soit deux tiers de l’enveloppe, en plein été caniculaire.
D’autres réformes récentes alimentent également la colère, en particulier celles décidées par Gabriel Attal lors de son passage au ministère de l’Éducation nationale (de juillet 2023 à janvier 2024). C’est le cas du « choc des savoirs », qui consiste à mettre en place des « groupes de niveau », que le corps enseignant, les élèves et les parents ont largement dénoncés comme une forme de « tri social » et dont l’efficacité a toujours été contestée. Cette réforme phare de Gabriel Attal a finalement été abrogée début 2026. La seconde mesure, adoptée au nom du principe de laïcité, est l’interdiction du port de l’abaya, assimilée à un vêtement religieux marquant une foi musulmane. Mais ce décret pensé pour séduire l’électorat conservateur et d’extrême droite s’est avéré un casse-tête à mettre en œuvre : comment différencier une abaya d’une robe ? Outre le fait que le Conseil français du culte musulman « rappelle que l’abaya n’a jamais été un vêtement ou une prescription religieuse », les différences d’application entre jeunes filles ayant des robes similaires – certaines devant se changer, d’autres non – et le fait que seules les musulmanes soient ciblées ont suscité nombre de polémiques. Surtout, si l’objectif de laïcité est fondamental dans l’Éducation nationale, on peut s’interroger sur le fait de renvoyer chez elles des jeunes musulmanes en raison du port d’un vêtement plutôt que de les laisser accéder à l’enseignement public : est-ce vraiment le bon moyen de lutter contre le fondamentalisme islamique ?
L’instauration de Parcoursup n’a jamais été digérée.
L’interdiction du téléphone portable dans les lycées depuis la rentrée 2026 – elle était déjà effective en primaire et au collège – a aussi pu contribuer à attiser la colère des lycéens. Si la mesure a clairement des effets positifs en matière de concentration, de santé publique et de lutte contre la triche, le téléphone portable est malgré tout un outil souvent indispensable pour nombre d’activités du milieu scolaire. Des enseignants demandent parfois à leurs élèves d’utiliser leur téléphone en cours, les notes, agendas et devoirs sont généralement transmis par le logiciel Pronote et le téléphone sert aussi de carte de cantine. L’application de cette mesure s’est donc faite à géométrie variable, chaque établissement étant chargé de l’intégrer dans son règlement intérieur, ce qui ne manque pas d’alimenter les comparaisons entre élèves de différents établissements.
Enfin, une réforme du début de l’ère Macron n’a jamais été digérée : Parcoursup. Cet algorithme de sélection pour l’entrée dans l’enseignement supérieur a déjà suscité une forte colère lors de sa création en 2018, puisqu’il signifie la fin effective du droit d’accès à l’enseignement supérieur grâce à l’obtention du bac. L’opacité de l’algorithme n’a rien arrangé. Les lycéens multiplient donc les demandes pour leur rentrée universitaire à venir sans être sûrs de ce qu’ils obtiendront à la fin. Pour certains, la réponse n’arrive jamais : en juillet 2026, 100 000 élèves étaient sans affectation pour leur rentrée universitaire. Si ce chiffre baisse ensuite à mesure que des places se libèrent, le stress occasionné pour ces jeunes et leurs parents est énorme : ils se retrouvent à candidater à toutes sortes de formations, parfois éloignées de leurs envies et de leur lieu de résidence, et font face à de grandes difficultés pour préparer leur rentrée universitaire. Dépités, certains attendent l’année suivante pour candidater à nouveau.
Une mobilisation qui en rappelle d’autres
La combinaison de ces multiples facteurs et d’une ambiance particulièrement anxiogène – guerres, changement climatique, montée de l’extrême droite, mauvaise situation économique… – aboutit à une santé mentale extrêmement dégradée chez les jeunes. 20 % des lycéens ont par exemple eu des pensées suicidaires dans l’année, selon Santé publique France. Si l’adolescence a toujours été une période compliquée dans la vie humaine, de tels niveaux sont inédits et particulièrement inquiétants. Il n’en fallait donc pas beaucoup pour encourager les lycéens à créer un mouvement social, qui redonne d’ailleurs à certains d’entre eux un motif d’espoir dans l’avenir et une ferveur collective dont ils étaient privés par le règne des écrans. Bien sûr, comme tout mouvement de jeunesse, l’actuelle vague de blocages de lycées est chaotique, les revendications parfois confuses et les modes d’action ne font pas toujours consensus. Bien sûr, il y a aussi une part des jeunes qui ne souhaitent pas prendre part à ces blocages et se préoccupent plus de la réussite de leurs examens. Le ministère de l’Education nationale prévoit d’ailleurs des cours en visioconférence pour les 400 à 500 lycées bloqués dans les prochains jours.
Signe des temps, les outils technologiques sont aujourd’hui centraux, tant pour affaiblir le mouvement que pour l’alimenter, à coup de vidéos Snapchat et de visuels Instagram. Mais excepté cette nouveauté et la peur des malaises engendrés par des températures suffocantes, le mouvement lycéen de 2026 a beaucoup en commun avec d’autres épisodes historiques. Depuis quatre décennies, on compte un grand mouvement de jeunesse environ tous les dix ans, posant toujours la question des moyens attribués à l’éducation de la jeunesse. En 2018, un mouvement social lycéen et étudiant, certes de moindre ampleur que celui d’aujourd’hui, était lancé contre Parcoursup et afin de réclamer plus de places dans les universités. En 2005, c’était la réforme Fillon du baccalauréat, mais aussi les restrictions budgétaires, qui mettaient les lycéens dans la rue. Si le gouvernement de l’époque ne recule pas, il sera contraint de le faire l’année suivante face à la colère contre le contrat première embauche (CPE), qui permettait aux entreprises de licencier les jeunes sans motif pendant deux ans, en vue de favoriser leur insertion dans le monde du travail.
Plus loin dans le temps, on retrouve d’autres mobilisations qui rappellent celles de 2026. En octobre 1998, les lycéens manifestaient déjà pour obtenir plus de professeurs et la baisse du nombre d’élèves par classe, et contre un sentiment général d’avenir bouché. Le mouvement atteint son apogée le 15 octobre avec 500 000 manifestants dans toute la France et obtiendra 4 milliards de francs (soit environ 1 milliard d’euros en tenant compte de l’inflation). En 1990, le mouvement part déjà de la banlieue parisienne, à la suite du viol d’une jeune fille dans un lycée de Saint-Ouen. Outre la lutte contre l’insécurité, les jeunes réclament plus de professeurs et la rénovation de leurs établissements vétustes. Le mouvement aboutira à une enveloppe de 4,5 milliards de francs (1,2 milliards d’euros) et à la création de conseils de la vie lycéenne, permettant à des élus lycéens de participer à certaines décisions de leurs établissements.
Le mouvement va-t-il s’élargir ?
La vague de blocages de lycées de 2026 peut-elle espérer rééditer ces victoires ? S’il est encore trop tôt pour le dire, la réponse dépendra de sa capacité à s’élargir. Après les lycées, la prochaine étape pourrait être les universités, certaines ayant déjà commencé à être bloquées. Les étudiants partagent en effet des motifs de colère communs avec les lycéens, comme la vétusté de bâtiments et un manque de places les empêchant d’étudier dans des conditions convenables. La dépense moyenne par étudiant est en baisse continue depuis 2010 et toutes les universités françaises ont voté des budgets en déficit cette année.
Les mêmes logiques d’inégalités et de privatisation touchent aussi l’enseignement supérieur.
Les mêmes logiques d’inégalités et de privatisation touchent aussi l’enseignement supérieur. Face au manque de places dans les facultés publiques, 26 % des étudiants ont fait le choix de l’enseignement supérieur privé en 2022, un chiffre qui augmente chaque année. Entre 2012 et 2022, le nombre d’étudiants dans l’enseignement supérieur privé a ainsi augmenté de 63 %, contre seulement 3 % dans le public. Allant de l’excellence aux pires arnaques, le marché universitaire privé a en tout cas en commun de demander des droits d’inscription souvent conséquents. Or, la vie étudiante coûte de plus en plus cher et la précarité étudiante est en forte hausse ces dernières années, avec par exemple 23 % des étudiants ayant déjà renoncé à se nourrir pour des raisons financières. Le budget 2027 ne devrait rien arranger puisqu’il prévoit le gel de l’aide personnalisée au logement (APL), une prestation sociale sous conditions de ressources qui aide à payer son loyer. Toujours à la recherche d’économies supplémentaires, le gouvernement voulait rendre payant l’accès aux BTS (brevet de technicien supérieur, études professionnalisantes de deux ans, ndlr) et aux classes préparatoires pour les non-boursiers à partir de l’année prochaine. La colère des lycéens l’a finalement conduit à écarter cette piste.
Outre les étudiants, les lycéens pourraient aussi être rejoints par leurs enseignants, dont un certain nombre a déjà fait grève le 29 septembre pour dénoncer le gel de leur salaire depuis des années. Leurs revendications étant souvent communes, cette convergence est assez évidente. Elle pourrait se matérialiser le mardi 6 octobre, date fixée par différents syndicats de salariés et organisations de jeunesse comme l’Union étudiante et l’Union syndicale lycéenne, pour organiser de grands blocages des lycées et universités et pour aller manifester dans toute la France. La journée sera sans doute décisive pour l’avenir du mouvement.
Un mouvement qui percute la campagne présidentielle
Outre les syndicats et organisations de jeunesse, un autre acteur appelle les lycéens et les étudiants à se mobiliser massivement : la France insoumise (LFI). Le parti de gauche radicale dirigé par Jean-Luc Mélenchon s’est très rapidement fait le relais des demandes des lycéens dans la sphère politique. Certains de ses représentants les plus médiatisés ont été particulièrement bien accueillis par les jeunes sur les blocages, comme le député Louis Boyard, lui-même ancien syndicaliste lycéen. Beaucoup d’élus insoumis se sont rendus auprès des lycéens dès le début du mouvement pour les encourager à bloquer leurs établissements, mais aussi pour essayer de désamorcer des situations de tension avec les forces de l’ordre. Une présence qui a engendré de nombreuses critiques sur les plateaux de télévision, où LFI a été accusée de provoquer le chaos et rendue responsable des dégradations commises dans plusieurs villes. Le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko a ainsi été accusé d’allumer un feu de poubelle, alors qu’il essayait au contraire de l’éteindre.
Comme à chaque mouvement social, la question des violences a très vite dominé la couverture médiatique. Une analyse des journaux télévisés de France 2 sur quatre jours montre ainsi que 75 % du temps consacré aux mobilisations lycéennes était dédié aux violences et 12 % aux accusations envers LFI, contre seulement 8 % consacrés aux revendications du mouvement. Si la plupart de ces violences se limitent à des feux de poubelle et à des tirs de feux d’artifice, certaines scènes ont été impressionnantes, comme l’incendie de l’entrée d’un lycée à Nantes. Comme à chaque mobilisation sociale, l’écrasante majorité des participants est évidemment pacifique et les organisations syndicales et politiques qui soutiennent le mouvement appellent toutes à la retenue. Mais sur les plateaux de télévision, LFI est très vite désignée comme responsable des violences et des débordements. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a même accusé « LFI et ses proxys de l’ultragauche » d’être à l’origine du mouvement, s’appuyant sur une note des services de renseignement immédiatement diffusée à tous les médias. Une thèse que la France insoumise a qualifiée de « complotisme » et « d’infantilisation des lycéens », dans le cadre d’une « stratégie du pourrissement et de la provocation ». La stratégie du gouvernement semble en partie fonctionner : 55 % des Français interrogés par un récent sondage estiment que le mouvement est instrumentalisé par LFI. Mais un autre panel indique que 62 % des Français considèrent le mouvement des lycéens comme justifié.
La mobilisation des lycéens a surpris l’ensemble de la classe politique et fait ressurgir au premier plan le mal-être de la jeunesse dans une campagne présidentielle qui en parlait très peu.
Face à une opinion soutenant majoritairement les jeunes et sans marge de manœuvre budgétaire, le gouvernement a décidé de miser sur la répression. À l’exception du mouvement des agriculteurs, c’est la même technique qu’Emmanuel Macron applique à toutes les contestations sociales : réprimer pour terroriser les participants et surfer sur les violences pour rendre le mouvement impopulaire. Plus de 5 000 lycéens ont été interpellés en seulement une semaine, un niveau inédit. Les violences policières ont aussi été importantes, avec par exemple un tir de grenade pratiquement à bout portant dans le visage d’un jeune de 14 ans dans le Val-d’Oise. Cette stratégie est risquée : en cas de drame – par exemple la mort d’un adolescent à la suite d’une opération policière –, la colère pourrait se retourner contre la police et le gouvernement. C’est ce qui s’est passé en 1986 avec l’affaire Malik Oussekine, du nom d’un étudiant de 22 ans tué par des policiers dans le cadre de la contestation de la réforme Devaquet, qui prévoyait justement la sélection à l’entrée de l’université. Deux jours après ce décès, la réforme est retirée.
La mobilisation des lycéens aura en tout cas surpris l’ensemble de la classe politique et a fait ressurgir au premier plan le mal-être de la jeunesse dans une campagne présidentielle qui en parlait très peu jusque-là. Sans vraie réponse à apporter, le Rassemblement national, la droite traditionnelle et le bloc macroniste parient sur l’épuisement du mouvement, espérant passer rapidement à une autre séquence. Marine Le Pen en a également profité pour critiquer les moyens trop importants qui seraient attribués aux banlieues – et donc aux populations d’origine immigrée qui y vivent – par rapport à « la France des oubliés » des campagnes. Les chiffres démentent pourtant cette thèse, avec un sous-investissement moyen de 30 % par élève en Seine-Saint-Denis par rapport au reste du pays, même si les campagnes françaises font elles aussi l’objet d’un abandon par l’État. Pour LFI, l’émergence de ce mouvement social est une occasion de mettre en avant certains points de son programme, comme l’abrogation de Parcoursup et la hausse des moyens de l’Éducation nationale.
Si le mouvement s’étend et parvient à obtenir des concessions, Jean-Luc Mélenchon pourra en faire un argument de campagne, en arguant que la stratégie de mobilisation tous azimuts qu’il défend donne des résultats. Le candidat à l’élection présidentielle espère aussi que ce soutien lui permettra de convaincre les jeunes d’aller voter en sa faveur. Particulièrement populaire auprès de la jeunesse, il paie en effet le prix de la forte abstention de cette classe d’âge. À l’inverse, si le mouvement dégénère et se laisse dominer par les violences, LFI risque d’en être tenue pour responsable. Ce mouvement social, possiblement bientôt rejoint par un appel à relancer les gilets jaunes le 17 octobre pour protester contre la hausse des prix, témoigne en tout cas de l’atmosphère générale de la France à l’aube d’une élection décisive. La tension est omniprésente et le macronisme finissant de plus en plus dépassé par les événements et rejeté par les citoyens. Une très forte polarisation s’installe entre un camp de gauche dominé par la France insoumise qui entend s’appuyer sur les luttes sociales et un bloc de droite radicale dominé par le Rassemblement national qui multiplie les propositions martiales pour ramener « l’ordre » dans le pays, sans proposer de vraies réponses aux racines sociales de la colère.
https://lvsl.fr/blocages-des-lycees-la-jeunesse-percute-la-campagne-presidentielle/
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