par Mouna Alno-Nakhal
Revue de presse
Le 4 octobre 2026, le ministère des Affaires étrangères de la gouvernance d’Al-Joulani publiait le communiqué suivant1 : «La République arabe syrienne condamne avec la plus grande fermeté les violations continues commises par l’occupation israélienne contre les territoires syriens, la dernière en date étant la poursuite de son travail sur ce qui est désigné par “la ligne Sofa 53” ; ce qui constitue une violation flagrante de l’accord de désengagement de 1974 et des accords internationaux…».
Ils’agit d’une route militaire fortifiée par des terrassements, des tranchées, des postes militaires et des postes d’observation. Cette route s’étend du nord du gouvernorat de Qouneitra jusqu’à son sud, le long du plateau du Golan syrien ; certaines parties étant construites à l’intérieur de la zone tampon définie par l’accord de désengagement signé entre la Syrie et Israël en 1974. D’après les estimations les plus courantes, le projet s’étendrait sur environ 70 kilomètres. D’autres estimations parlent d’un réseau plus vaste de routes, de sites et de fortifications, dont la longueur totale dépasserait ce chiffre.
Sofa signifierait tempête en hébreu, et le nombre 53 évoquerait le 53e bataillon blindé «Sofa» appartenant à la 188e brigade de l’armée israélienne. Néanmoins, aucun document public israélien n’aurait officiellement confirmé que l’armée israélienne a adopté cette appellation pour l’ensemble du projet.2
Un projet qui s’est considérablement développé avec la chute de l’État syrien, le 8 décembre 2024, grâce à la remise du pouvoir entre les mains d’Al-Joulani et de sa cohorte de terroristes de diverses nationalités, suite à une entente internationale entre les États ennemis et alliés, lassés par «l’entêtement» du président Bachar Al-Assad à ne pas céder à leurs exigences et conseils pendant plus de 13 ans d’une guerre sans merci. Nous n’y reviendrons pas ici…
Madame Leila Nicolas, professeur en Relations internationales à l’Université libanaise, a répondu à cette question dans son article publié le 6 octobre sous le titre : «Sofa 53» : comment Israël revoie sa géographie sécuritaire ?3. Ci-dessous un condensé de son analyse :
Il serait erroné de considérer que le projet «Sofa 53» dans le sud de la Syrie se limite à des fortifications défensives.
Son résultat concret est l’imposition d’une nouvelle réalité sur le terrain conférant à Israël une présence sécuritaire plus profonde et plus durable dans le sud syrien, car plus les fortifications, les routes et les sites militaires s’intègrent durablement au paysage, plus il devient difficile de les considérer comme de simples mesures temporaires liées à une situation sécuritaire passagère.
Et sa gravité réside dans le fait que «Sofa 53» est l’indicateur d’une expansion territoriale plus large qui se dessine progressivement, et qui ne se limite pas à la Syrie. En effet, ces dernières années, «la nouvelle approche sécuritaire israélienne consiste à maîtriser et à étendre son espace géographique dans les pays arabes voisins (Palestine, Liban et Syrie), et à passer progressivement d’une conception axée sur la défense des frontières à une conception intégrant l’occupation et la gestion de l’espace au-delà de celles-ci».
De même, en ce qui concerne le sud du Liban, les accords de sécurité proposés par Israël aux autorités libanaises parlent de zones de sécurité graduées ou de zones tampons de profondeur variable, en dessinant une «ligne jaune» puis une «ligne grise», ce qui ne semble pas étranger à la logique qui régit «Sofa 53» en Syrie.
Ainsi, il devient clair que ce qui unit les fronts libanais et syrien est le fait qu’Israël considère de plus en plus son front nord comme une unité stratégique intégrée.
Par ailleurs, la gravité de «Sofa 53» réside aussi dans «la rivalité d’influence entre Israël et la Turquie en Syrie» , vu la volonté d’Israël d’empêcher l’émergence d’un environnement stratégique sur lequel il n’exerce aucun contrôle. Une rivalité qui risque de dépasser le simple cadre d’une lutte de pouvoir entre les deux camps…
Au final, ce qu’Israël a entrepris à Gaza, en Syrie et au Liban met en lumière «une stratégie israélienne désormais fondée sur l’établissement de sphères d’influence et de sécurité qui précèdent et influencent les accords politiques».
Par conséquent, si le Moyen-Orient est à l’aube d’un profond remodelage géopolitique, la question fondamentale devient : «dans quelle mesure Israël peut-il pérenniser ces zones de sécurité, et dans quelle mesure les autres États et puissances régionales pourront-ils l’empêcher ou s’en accommoder ?».
Si Israël grignote le sud de la Syrie sous prétexte de garantir sa sécurité avec l’intention d’étendre ses frontières jusqu’à Damas selon le prétendu cadastre divin comme l’a déclaré Bezalel Smotrich, ou selon le scénario de la chercheuse israélienne Mor Altshuler qui propose, dans le cadre de sa vision de la «profondeur stratégique» d’Israël sur le front syrien, d’assiéger la capitale syrienne en la privant de ses ressources en eau et électricité plutôt qu’en l’occupant, et à faire en sorte qu’Al-Joulani transfère son centre de pouvoir de Damas à Alep4 ; Erdogan n’a cessé de répéter que «La sécurité de la Turquie commence à Alep, Damas et Beyrouth…».5
Un deuxième prétexte sécuritaire qui fait que la Turquie a fini par dévorer le gouvernorat d’Alep, après l’avoir pillé et avoir domestiqué ses habitants à coups de massacres, de maltraitances et de pillages, commis par ses mercenaires terroristes… Le tout en parfaite connivence avec Israël, ce qui n’exclut ni la rivalité ni les menaces au cas où l’une ou l’autre des deux parties dépasserait les limites des accords sur le partage du «butin syrien».
Ainsi, lorsqu’Israël a frappé le 18 août la base aérienne d’Abou Al-Douhour située dans le nord-ouest de la Syrie, non loin de la frontière turque, il a accusé Damas d’avoir violé un accord en acceptant que des troupes turques s’y installent. Un accord avec qui, sinon avec la Turquie, qui contrôle Al-Joulani et son ministre des Affaires étrangères, Ass’ad al-Chibani, porteur de la nationalité turque, comme tant d’autres ministres du gouvernement actuel de la malheureuse nouvelle Syrie ?
En réalité, Erdogan est passé maître dans l’art du «soft power», tandis que Netanyahou multiplient ses raids aériens et use, via son armée et ses colons, d’une sauvagerie plus visible dans le sud de la Syrie, à Qouneitra, à Daraa et au-delà. Et cela, en dépit de la volonté des États-Unis d’établir un «deconfliction mechanism» entre Israël, la Turquie et la Syrie, comme annoncée par Tom Barrack, le promoteur immobilier et envoyé spécial de l’ami Trump en Syrie et en Irak tout en se mêlant de temps à autre du Liban.6
Un mécanisme censé éviter un incident avec l’armée turque engagée si efficacement dans l’Otan menée par les États-Unis, garantir la sécurité d’Israël, et «éviter une nouvelle déstabilisation de la Syrie», comme si ce pays était désormais stabilisé sous le joug des mercenaires de diverses nationalités et d’une clique de terroristes excommunicateurs des composantes de la mosaïque syrienne ne partageant pas leur idéologie meurtrière.
C’est ce qu’explique plus longuementMonsieur Bassam Daw,écrivain, chercheur en sciences politiques et universitaire libanais dans un article publié ce 10 octobre sous l’intitulé : «Convergence turco-israélienne sur le champ de confrontation syrien et le Liban fragmenté» que nous traduisons ci-dessous7 :
Les rêves expansionnistes des Turcs et des Israéliens ne sont ni cachés ni à prouver. La vision «atatürkiste» des Arabes est restée inchangée depuis Kemal Atatürk jusqu’au parti d’Erdogan : l’AKP. La seule nouveauté se situe au niveau de «l’ottomanisme levantin» de ce dernier, car il est parfaitement conscient de l’impossibilité d’une expansion turque en Europe et de la restauration du rôle que l’empire ottoman a joué du sultan Mourad au sultan Soliman le Magnifique entre le XIVe et le XVIe siècle.
C’est pourquoi Erdogan a adopté l’idée d’une expansion au Levant et en Méditerranée, en sachant qu’il aura à gérer la concurrence avec l’entité sioniste, et qu’il a besoin du soutien arabe et islamique pour atteindre cet objectif. D’où son activation du slogan islamiste des Frères musulmans en pensant «adoucir» l’image de l’ottomanisme levantin, et ainsi dissimuler ses visées géopolitiques et géoéconomiques.
Ces points de convergence turco-israéliens ont mené à un changement quasi stratégique : la relation entre Ankara et Tel-Aviv est passée d’une alliance intégrée à une rivalité manifeste. Chacune des deux capitales a joué un rôle significatif dans la chute du gouvernement d’Al-Assad et, suite à son effondrement, se sont lancées dans une compétition acharnée pour se partager le butin sur le champ de bataille syrien.
Ce qui a ouvert la voie à une compétition plus vaste, s’étendant bien au-delà des frontières syriennes, afin d’exercer une influence le long de la côte méditerranéenne et dans certains pays arabes (notamment en Libye, en Irak, au Soudan et au Qatar ; NdT), redessiner la carte du Moyen-Orient, déterminer les zones d’influence dans la région, et décider qui en contrôlerait les marchés énergétiques et commerciaux.
Mais ce passage d’une alliance intégrée sous l’égide américaine à une concurrence d’intérêts, sous cette même égide, n’implique pas nécessairement un conflit armé entre les deux pays. En effet, la Turquie n’envisage pas de stratégie de confrontation avec l’entité sioniste, malgré toutes les déclarations d’Erdogan en faveur du peuple palestinien. Elle cherche à protéger ses intérêts géopolitiques et économiques, en évitant de s’aliéner les États-Unis, de quitter l’OTAN, et de s’attirer les foudres de la Russie. Elle n’est plus enthousiaste à l’idée de rejoindre une Union européenne en déclin, mais reste déterminée à jouer un rôle plus actif dans la gestion du Moyen-Orient, notamment à travers la Syrie, l’Irak et le Liban.
La relation turco-israélienne paraît donc complexe, multiforme et susceptible de réserver quelques surprises à l’avenir. En plus d’aspirer à étendre son influence afin de garantir ses intérêts commerciaux et énergétiques, la Turquie cherche à contrer l’alliance rivale entre Israël, la Grèce et Chypre en Méditerranée, tout en craignant qu’Israël ne prenne le contrôle du terrain syrien.
Et Israël refuse la présence d’une grande puissance régionale en Syrie voisine, qu’il s’agisse de la Turquie sunnite ou de l’Iran chiite. Il n’hésite pas à frapper le déploiement turc en Syrie, n’y tolère pas la consolidation du pouvoir d’Ankara après le retrait de l’Iran, et ne renonce pas à son ambition de devenir la porte d’entrée du commerce vers l’Europe.
Les ambitions expansionnistes de la Turquie (et de l’entité sioniste) sont donc de plus en plus évidentes. Ankara est désormais présente dans le nord et le centre de la Syrie, tandis qu’Israël se trouve au sud, à quelques kilomètres seulement de Damas. L’État syrien a cessé d’exister et s’est transformé en champ de confrontation où Al-Joulani, (alias Ahmed al-Charaa), maintient des communications ouvertes avec la Turquie et Israël, sous l’égide de Washington.
Cette situation a des répercussions sur le Liban actuel, car tandis qu’Israël exerce ses pressions depuis le sud du pays à travers ses exactions d’entité occupante, la Turquie cherche à exercer les siennes depuis le nord via la Syrie. Nul doute que l’expansion turque au Liban alimentera les tensions sectaires et engendrera de nouvelles divisions.
En effet, le Liban économiquement exsangue, fragmenté par des clivages nationaux et confessionnels, offre à la Turquie l’opportunité d’y jouer un rôle stratégique influent et, à travers lui, sur tout le Moyen-Orient. D’ailleurs, l’intérêt croissant de la Turquie pour le nord du Liban n’est pas le fruit du hasard.
De son point de vue, le nord de la Syrie et le nord du Liban constituent un pont géographique, et le port libanais de Tripoli est un point essentiel qu’elle cherche à «ottomaniser» de nouveau, au service de son avenir. Ce qui lui permet d’équilibrer sa rivalité avec Israël, car il est désormais évident qu’elle se perçoit comme une puissance bénéficiant de soutiens au Liban.
Finalement, le danger de cette rivalité turco-israélienne réside dans son impact sur le Liban, la Syrie et l’Irak. Mais le Liban, devenu un champ de confrontation à l’instar de la Syrie, constitue actuellement le dossier le plus chaud, d’autant plus que les autorités libanaises ne possèdent aucune stratégie de sauvetage.
Alors que Washington soutient toujours Israël et la Turquie, notre plus grande crainte, au cœur de cette tourmente qui s’intensifie, est que le Liban atteigne l’instant où les zones d’allégeance se transformeraient en entités sectaires dans le cadre du remodelage plus large du Moyen-Orient.
D’où une question :
La seule véritable alternative irakienne au détroit d’Ormuz pour l’exportation de son pétrole était la ligne vers le port turc de Ceyhan.
Maintenant que Tom Barrack a sorti la solution magique enfouie dans les tiroirs des prétendus amis de la Syrie bien avant 2011 en expliquant que la Syrie pourrait devenir une alternative au détroit d’Ormuz et à la mer Rouge, que des dizaines de milliers de barils irakiens franchissent la frontière à bord de camions-citernes à destination des ports syriens, et qu’il est question de remettre en service l’oléoduc Karkouk-Banyas ; quelle sera la réaction de la Turquie qui ne renoncera vraisemblablement pas à son monopole en tant que hub énergétique et qui doit craindre que, pour une raison ou une autre, les puissances occidentales ne construisent un axe méditerranéen capable de contourner son territoire ?
12/10/2026
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