« Les Palestiniens n’ont pas l’air si maigres sur les photos ». La formule, prêtée au conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan et à l’émissaire Brett McGurk, résume à elle seule la façon dont l’administration Biden a géré, pendant quinze mois, le massacre de Gaza. Alors que les artisans de cette politique – Antony Blinken en tête – multiplient aujourd’hui les tournées médiatiques pour réécrire leur rôle dans le désastre, le journaliste Akbar Shahid Ahmed publie Crossing the Red Line (Norton and Company, 2026), une contre-enquête qui démonte un à un leurs éléments de langage. Washington, montre-t-il, a disposé dès les premières heures d’un levier réel sur Israël – preuve en a été faite quand Biden a dissuadé Netanyahou d’ouvrir un second front au Liban, dès le 11 octobre 2023. Mais ce levier, l’administration a choisi, à de multiples reprises et en toute connaissance de cause, de ne pas l’actionner : en laissant filer les chiffres de victimes civiles, en coupant les financements de l’UNRWA sur la foi d’accusations israéliennes non vérifiées, en laissant filer sans conséquence le franchissement de la « ligne rouge » de Rafah, en réprimant les mobilisations étudiantes plutôt que d’en écouter les alertes. Jusque dans ses derniers jours, l’exécutif démocrate a préféré enterrer les conclusions juridiques qui qualifiaient ces actes de crimes de guerre.
Daniel Finn est rédacteur à Jacobin. Akbar Shahid Ahmed est correspondant diplomatique du Washington Sun, ancien journaliste de politique étrangère au Huffington Post, et l’auteur de Crossing the Red Line: Biden, His Advisors, and Israel’s War in Gaza.
LVSL – Dans les jours qui ont suivi le 7 octobre, quelles discussions traversaient l’administration Biden ? Percevait-on déjà des inquiétudes sur ce qu’Israël s’apprêtait à faire ?
Akbar Shahid Ahmed – Beaucoup de responsables impliqués vous diront qu’ils savaient, dès le départ, qu’une riposte massive allait suivre : les ordres pour accélérer l’envoi d’armes à Israël sont partis quelques heures après l’attaque. Dès le 8 octobre pourtant, des voix s’élevaient au département d’État – comme celle de Josh Paul, qui démissionnera plus tard – pour demander s’il était raisonnable de livrer des bombes d’un tel calibre à une armée qui allait frapper une bande de Gaza urbanisée à 85 %, où 2,2 millions de personnes vivaient entassées. D’autres évoquaient déjà les leçons du tout-sécuritaire post-11-Septembre, ses opérations qui avaient nourri les ressentiments sans jamais atteindre d’objectif clair.
Plusieurs membres de l’administration Biden ont cherché à minorer le bilan humain, d’abord côté palestinien puis libanais
Netanyahou et les siens tenaient d’emblée un discours sans nuance sur l’anéantissement du Hamas ; le président Isaac Herzog est même allé jusqu’à suggérer qu’il n’y avait aucun innocent à Gaza. L’hypothèse d’une punition collective était donc bien présente à l’esprit des Américains, dont plusieurs réclamaient que Netanyahou précise sa stratégie.
La preuve que Washington pouvait brider Israël est antérieure à toute hésitation ultérieure : le 11 octobre, quand les Israéliens ont fait savoir qu’ils comptaient, en plus de Gaza, frapper le Hezbollah au Liban – resté en dehors de l’attaque du 7 octobre -, Biden et son conseiller Jake Sullivan ont obtenu leur renoncement, en leur expliquant que le renseignement évoquant une offensive du Hezbollah à la Hamas était erroné. Le pouvoir des États-Unis de contenir Israël existait donc depuis le tout premier jour.
LVSL – Entre octobre et décembre 2023, une trêve de courte durée s’est installée. Comment l’administration envisageait-elle une issue, et quel objectif jugeait-elle légitime pour Israël ?
A. S. A. – Un haut responsable m’a confié son raisonnement de la mi-novembre, en pleine trêve : « Si notre but est de ramener les otages et de préparer un après-Hamas à Gaza, nous pouvons l’atteindre en limitant les effusions de sang et en poussant Israël à respecter le droit de la guerre ». Une vision qui, tout en restant fondée sur la primauté américano-israélienne, prenait un peu en compte la vie des Palestiniens. Mais la trêve s’est effondrée début décembre, et l’administration est aussitôt revenue au tout-militaire version israélienne. Le Qatar et l’Égypte y ont vu un signal glaçant ; le Hamas, lui, en est sorti persuadé que Washington ne le prendrait plus au sérieux.
L’épisode le plus troublant reste la tentative, sans la moindre preuve, d’accuser le Hamas d’avoir rompu la trêve pour continuer à agresser sexuellement ses otages – une ligne reprise presque aussitôt par la Maison-Blanche elle-même, à laquelle l’armée israélienne a dû répondre en demandant qu’on cesse de spéculer publiquement, par égard pour les familles. Sullivan est ensuite allé promettre en Israël une campagne de « moindre intensité » – l’exact contraire de ce qui a suivi : Gaza-ville, Khan Younès, puis la destruction de Rafah. La trêve n’a jamais entamé le désir initial de coller à Israël sans la moindre distance – ce qu’ils appelaient eux-mêmes le bear hug, l’étreinte de l’ours. McGurk, en particulier, s’est mis à conditionner cessez-le-feu et aide humanitaire à un projet bien plus vaste : élargir les accords d’Abraham à l’Arabie saoudite, plutôt que de traiter la crise pas à pas.
LVSL – En novembre 2023, Biden a publiquement dit ne pas faire confiance aux chiffres de victimes communiqués par Gaza, alors que vous aviez montré qu’en privé, le département d’État les jugeait fiables. Était-ce prémédité ? Y a-t-il eu, depuis, un retour en arrière ?
A. S. A. – J’ai demandé à l’entourage de Biden, jusqu’à l’été 2026, s’il souhaitait revenir sur ce doute, ou sur l’affirmation de « quarante bébés décapités » le 7 octobre – jamais validée par aucun renseignement. Il ne l’a jamais fait ; son entourage n’a même pas répondu.
Je n’ai trouvé aucune preuve de préméditation, mais la déclaration a provoqué une onde de choc : le département d’État utilisait ces chiffres sans réserve jusque-là. Une fois la parole présidentielle engagée, les soutiens les plus durs d’Israël se sont employés à rendre impossible tout usage de ces statistiques. C’est un exemple typique de la politique contradictoire de Biden : peu avant, il avait pourtant averti qu’il ne fallait pas confondre le Hamas avec le droit des Palestiniens à disposer d’eux-mêmes. Mais ses équipes finissaient toujours par revenir à leurs réflexes profonds – et Biden reste, de toute une vie, un sioniste viscéralement méfiant envers les Palestiniens.
D’autres ont cherché à minorer le bilan humain, d’abord côté palestinien puis libanais. Sullivan et McGurk répétaient à leurs collègues que « les Palestiniens n’avaient pas l’air si maigres sur les photos » – alors que l’organisme de référence en sécurité alimentaire venait d’annoncer le taux d’insécurité alimentaire aiguë le plus élevé jamais mesuré. Moins d’un mois après la conférence de presse de Biden, Washington relayait déjà les accusations israéliennes, jamais étayées même par ses propres renseignements, selon lesquelles l’hôpital Al-Chifa servait de poste de commandement au Hamas.
LVSL – Cette période a aussi vu la Cour internationale de justice examiner la plainte pour génocide, tandis qu’Israël accusait l’UNRWA de collusion avec le Hamas – suivie d’une suspension immédiate des financements américains, britanniques, allemands et australiens. Y a-t-il eu la moindre hésitation à prendre ces accusations pour argent comptant ?
A. S. A. – Les Américains savaient que ces accusations allaient venir, sans que j’aie trouvé la preuve qu’ils savaient qu’Israël les rendrait publiques le jour même du verdict de la CIJ. Des réunions avaient eu lieu avec l’UNRWA la semaine précédente ; l’agence espérait qu’en licenciant les employés mis en cause, elle apaiserait la pression israélienne.
Tout le monde savait pourtant que l’UNRWA était l’épine dorsale de toute l’aide à Gaza. Des responsables m’ont expliqué que donner du crédit au récit israélien tout en suspendant une partie des financements était une façon de « protéger » l’agence. Le résultat a été inverse : un effet domino chez les alliés, et un encouragement donné aux plus fervents soutiens d’Israël au Congrès. Des responsables comme Julieta Noyes ont fait pression contre de nouvelles restrictions – en vain : l’administration avait déjà donné au Congrès les munitions nécessaires, et l’interdiction votée en avril 2024 est toujours en vigueur. Noyes a préféré rester en poste plutôt que démissionner, estimant peser davantage de l’intérieur. Mais elle n’a pas utilisé les leviers dont elle disposait : des experts assurent qu’elle aurait pu déclencher de sérieuses enquêtes internes au département d’État. Elle a choisi de ne pas le faire.
LVSL – En 2024, Washington a publiquement dissuadé Israël d’envahir Rafah, en en faisant une ligne rouge. Israël y est allé tout de même, sans la moindre conséquence réelle – alors même que Biden avait, à un moment, suspendu certaines livraisons de bombes. Quel a été l’impact de cette mesure ?
A. S. A. – Rappelons d’abord que l’application du droit international n’est pas censée être optionnelle. Or beaucoup de ces responsables avaient été formés dans la culture post-11-Septembre, où la loi « laisse de la marge au décideur », comme on dit à Washington.
En décembre 2023, un expert en munitions avait averti Blinken qu’il n’existait aucun moyen pour Israël d’utiliser des bombes d’une tonne à Gaza de façon proportionnée. Sa réponse : « Il faut comprendre que les Israéliens sont si traumatisés qu’on ne peut pas les pousser en ce moment ». Rafah constituait pourtant une ligne rouge sérieuse, répétée par Biden lui-même ; fin avril, Blinken avait prévenu Netanyahou : « Si vous traitez Rafah comme le reste de Gaza, toute notre relation pourrait en être changée ». Des plans existaient. Mais la façon dont l’administration a maniée ce levier était vouée à l’échec.
Parfois, une majorité de juristes sollicités par les agences étatiques concluait : « C’est un crime de guerre ». Un verdict aussitôt étouffé par le consensus feutré qui prévalait au plus haut niveau
Le gel d’une livraison de bombes est né d’un processus si improvisé qu’un responsable chargé de le justifier publiquement m’a avoué en avoir appris l’existence par la presse. Quand Israël a fait fuiter l’information, l’administration a « plié comme une tente », selon les mots de Ben Rhodes, ancien conseiller d’Obama. Alors même qu’Israël violait la ligne rouge fixée à Rafah – où s’abritaient 1,4 million de Palestiniens -, l’administration lui est venue en aide, assurant très vite que « les Israéliens semblent nous écouter », et débloquant de nouveaux transferts d’armes.
Le désastre humanitaire à Rafah était pourtant entièrement prévisible. Quelques semaines plus tôt, après la mort de travailleurs humanitaires de World Central Kitchen, Biden avait exigé un plan crédible pour les déplacés, et Netanyahou s’était exécuté : beaucoup de responsables, y compris au plus haut niveau, m’ont confié avoir alors compris, pour la première fois, qu’ils pouvaient traiter Israël comme n’importe quel autre pays. C’est en travaillant avec le Congrès et les élus démocrates révoltés, plutôt qu’en s’en distançant, que leur levier a fonctionné.
Le fait que Rafah soit tombée juste après me paraît d’autant plus accablant que Biden en connaissait le prix et savait comment l’éviter. De Sullivan au porte-parole John Kirby, les responsables ont fait, pas à pas, le choix de minimiser l’horreur de ce qui s’y jouait – des milliers de morts, et plus de 1,6 million de personnes aujourd’hui encore sans toit.
LVSL – 2024 était une année électorale, ce qui pesait forcément sur les arbitrages de Biden. Comment l’administration et la direction du parti démocrate ont-elles réagi aux mobilisations de solidarité avec Gaza, en particulier sur les campus ?
A. S. A. – Il y avait très peu de sympathie pour les manifestants – qu’ils soient sur les campus ou aux meetings de Biden et Harris. Le mouvement Uncommitted, qui a fait campagne contre Biden aux primaires, a bien obtenu quelques rencontres au printemps 2024, mais le mouvement de protestation dans son ensemble a surtout été dépeint comme infiltré de sympathisants du Hamas.
Certains responsables, comme Blinken ou Jessica Lewis – en charge des transferts d’armes -, ont eu des manifestants devant chez eux ; leur réaction n’a pas été de s’interroger, mais de se braquer : au lieu de « pourquoi viennent-ils chez moi ? », c’était « comment osent-ils ? ». Cela en dit long sur l’orgueil de cette administration : ce sont justement ces étudiants, dont les mises en garde annonçaient que les États-Unis allaient se rendre complices d’un désastre majeur, qui avaient raison. L’administration a choisi d’y voir un désordre à réprimer plutôt qu’un signal à entendre – ouvrant, comme me l’a confié Mahmoud Khalil lui-même, la voie aux poursuites que l’administration Trump engagerait ensuite contre lui et d’autres étudiants mobilisés.
Il y avait aussi l’idée, répandue chez les cadres démocrates, que certains électorats ne pesaient pas : combien de fois ai-je entendu « les électeurs musulmans et arabes ne vont quand même pas voter Trump » ? Une fois Harris désignée, l’état d’esprit dominant est devenu : passer l’élection coûte que coûte. « Gagnons, et on verra après », me résumait un collaborateur parlementaire démocrate pourtant engagé sur Gaza.
LVSL – Y avait-il une inquiétude sérieuse que cela nuise au parti démocrate à l’automne ? Quelle était l’attitude envers le mouvement Uncommitted ?
A. S. A. – Uncommitted jouait la carte classique du combat « de l’intérieur » : « Nous sommes démocrates depuis toujours, aidez-nous à battre Trump » – un message que reprenait aussi la représentante Ilhan Omar. Cela traduit surtout le poids d’un cercle de conseillers historiques de Biden, autour de Steve Ricchetti, Mike Donilon et Anita Dunn, convaincus que questionner Israël reviendrait à perdre des donateurs essentiels. Ce réflexe n’est pas seulement le fait des soutiens les plus durs d’Israël : toute une classe de donateurs démocrates, ancrée depuis l’ère Clinton, veut voir le parti fort et martial sur la scène internationale – quitte à ignorer la poussée d’un sentiment antiguerre que Trump et J. D. Vance, eux, savaient capter. Rien ne résume mieux cette contradiction que la petite phrase de Kamala Harris à la convention : « Nous voulons construire la force de combat la plus létale de l’histoire du monde ».
LVSL – Un long article du New Yorker, cet été, a recueilli les éléments de langage de Blinken et McGurk : ils expliquent ne pas avoir voulu affronter Israël, d’abord parce qu’ils pensaient la campagne bientôt achevée, puis parce qu’ils croyaient un cessez-le-feu imminent. McGurk affirme même que toute tension publique avec Israël éloignait cet accord. Que pensez-vous de ces justifications, à la lumière de votre enquête ?
A. S. A. – Le New Yorker avait les épreuves de mon livre depuis quatre mois lorsqu’il a publié cet article – j’imagine sans peine qu’une partie de mon enquête a servi à interroger ces responsables. Ces justifications a posteriori méritent d’être prises avec de solides pincettes : elles occultent tous les choix, à chaque échelon de l’administration, qui auraient pu contraindre Israël à se comporter autrement.
Des juristes m’ont rappelé que, dans d’autres conflits, Washington exige en général de ses partenaires des garanties écrites sur l’usage des armes américaines. Cela n’empêche pas les crimes de guerre, mais cela engage la responsabilité juridique des fonctionnaires eux-mêmes. Ce choix n’a jamais été fait ici : l’administration a au contraire verrouillé l’accès au renseignement sur ce conflit bien plus strictement que sur le Soudan ou l’Ukraine. On ne peut donc pas dire que ces responsables étaient naïfs, ni qu’ils croyaient sincèrement un cessez-le-feu sur le point d’aboutir.
Je pense au rapport d’avril-mai 2024, négocié avec Chris Van Hollen, principal critique démocrate au Congrès. C’était l’occasion de reconnaître franchement qu’Israël bloquait l’aide humanitaire – ce que tout le monde savait déjà. Au lieu de cela, Blinken et son entourage ont rédigé un rapport qui a horrifié jusqu’aux experts : il disculpait Israël en ne retenant, par un tri sélectif, qu’un seul mois sur toute la période depuis le 7 octobre. Cela a suffi à permettre que les livraisons d’armes se poursuivent sans entrave.
Je veux aussi revenir sur l’antienne de McGurk, selon laquelle le Hamas se trouvait renforcé chaque fois que l’on critiquait Israël. Tout ce que montrent mes échanges avec des responsables américains, israéliens, les médiateurs qatariens et les cadres du Hamas eux-mêmes, c’est que c’est Netanyahou qui s’est montré intraitable. Il y a eu, en août 2024, un moment où beaucoup pensaient un accord à portée de main : c’est le camp israélien qui s’est dérobé en ajoutant de nouvelles conditions. Prétendre le contraire relève de la réécriture pure et simple de l’histoire – une manière de ne jamais remettre en cause le cadre général de la relation entre Washington et Israël. Il est tellement plus commode de faire du Hamas l’épouvantail.
LVSL – Quand Biden a cédé sa place à Kamala Harris, à l’été 2024, certains espéraient un infléchissement de la politique sur Gaza. Était-ce une occasion manquée ?
A. S. A. – Harris a exprimé un malaise sur certains aspects : elle poussait Biden vers une rhétorique plus sensible aux Palestiniens, et s’inquiétait de l’islamophobie ambiante. Mais elle n’a jamais manifesté, même en privé, une réelle volonté de rompre avec lui. Certains de ses conseillers critiquent aujourd’hui ouvertement la version que donne McGurk de cette période ; je pense que certains auraient pu lui proposer une autre feuille de route.
Un vrai débat a eu lieu, jusqu’à la convention, pour la pousser à se démarquer. Mais son équipe répondait qu’ils menaient une campagne « à 98 % héritée de Biden », hantée par la peur d’apparaître faibles – une candidate ne pouvait surtout pas sembler insuffisamment va-t-en-guerre. Je lui ai demandé, jusqu’à quelques semaines avant la sortie de mon livre, si elle regrettait quoi que ce soit : on murmure qu’elle admettrait qu’un orateur américano-palestinien aurait dû monter sur scène à la convention – mais elle ne l’a toujours pas dit publiquement. Beaucoup lui demanderont : qu’avez-vous fait, au moment où vous aviez le pouvoir d’agir ?
LVSL – Après la défaite de Harris, Biden conservait tous les pouvoirs de sa charge jusqu’à l’investiture de Trump – rien n’interdisait de prendre, dans ces dernières semaines, des décisions substantielles : le premier mandat Trump avait ainsi reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, en lien avec les accords d’Abraham, une décision que Biden n’a jamais annulée. Y a-t-il eu, côté Gaza, une tentative d’anticiper ce qui s’annonçait sous Trump ?
A. S. A. – Des discussions très sérieuses, à très haut niveau, ont eu lieu juste après l’élection, autour de nouveaux renseignements qui remontaient la chaîne de commandement – Biden lui-même en a pris connaissance. Ces éléments suggéraient qu’Israël savait violer le droit international, et pointaient vers une complicité américaine dans des crimes de guerre, engageant la responsabilité personnelle de certains fonctionnaires. Pendant plus d’un an, juristes et responsables avaient rassemblé des preuves et débattu de la conformité d’Israël au droit de la guerre. Mais la ligne de la Maison-Blanche et de l’équipe Blinken est toujours restée la même : « Nous ne voulons pas voir émerger de conclusion ferme ».
Ces débats interagences, qui pouvaient durer des heures, voyaient parfois une majorité claire de juristes conclure : « C’est un crime de guerre, disons-le ». Mais une culture du consensus feutré – on travaille ensemble aujourd’hui, on retravaillera ensemble demain, pourquoi être celui qui casse l’ambiance ? – empêchait toute conclusion définitive. Blinken a personnellement reçu des recommandations claires de sanctionner deux unités militaires israéliennes impliquées, preuves vidéo à l’appui, dans des maltraitances et des agressions sexuelles sur des détenus palestiniens. Il n’y a jamais donné suite.
L’administration a préféré se faire l’auxiliaire du pouvoir Trump entrant, pour des raisons différentes selon les cas. Brett McGurk cherchait activement un poste dans la future administration, dont il avait déjà servi le premier mandat : il s’est comporté, en interne, en véritable avocat d’Israël – en érigeant un improbable grand accord régional incluant l’Arabie saoudite au rang d’objectif suprême, loin devant l’aide humanitaire. D’autres étaient obsédés par l’image d’une continuité bipartisane de bon aloi, alors même que ces responsables qualifiaient Trump, deux jours plus tôt, de menace existentielle pour tout ce en quoi ils croyaient. Jake Sullivan est ainsi apparu aux côtés du futur conseiller à la sécurité nationale de Trump, quelques jours avant la passation, pour un numéro d’unité nationale rassurante – l’administration Trump fermera l’institution qui les accueillait quelques jours plus tard à peine.
Les sortants ont surtout choisi de présenter les cessez-le-feu fragiles au Liban et à Gaza comme des triomphes dont s’attribuer le mérite – tout en s’opposant en interne à une résolution du Conseil de sécurité qui aurait pu sanctuariser le cessez-le-feu à Gaza. Ils se sont aussi targués de la chute de Bachar al-Assad, qu’ils n’avaient pourtant pas anticipée – tout en ouvrant la voie à la reprise unilatérale de la guerre par Netanyahou dès mars 2025.
LVSL – Comment les différents protagonistes envisagent-ils aujourd’hui leur propre rôle dans cette histoire – pas seulement ceux de l’administration Biden, mais aussi les cadres démocrates au Congrès ?
A. S. A. – Il existe une vraie lutte, au sein de l’appareil démocrate, entre ceux qui espèrent – souvent des figures en place depuis l’ère Clinton – que Gaza ne restera qu’une parenthèse, et la percée de personnalités qui en font au contraire un sujet durable, de New York à Denver. Beaucoup de responsables de l’ère Biden cherchent avant tout à préserver un avenir professionnel : Blinken siège au conseil du Center for American Progress, Sullivan occupe le devant de la scène médiatique, Samantha Power pèse encore sur les débats humanitaires, tout comme Jack Lew, l’ambassadeur à Tel-Aviv sous Biden – une figure profondément controversée, à laquelle mon livre consacre de longs développements.
Certains éprouvent sans doute un vrai regret : Power m’a confié ses propres inquiétudes internes, le sentiment d’une administration qui perdait de vue l’essentiel, aux conséquences humanitaires effroyables pour les Palestiniens puis pour les Libanais. Mais Washington reste une ville qui protège les siens : elle-même a refusé de critiquer nommément ses anciens collègues. McGurk, lui, publie un livre et se voit courtisé par l’Atlantic, le New York Times ou CBS comme un sage expert en sécurité nationale – alors même qu’il porte une responsabilité directe dans les escalades qui ont précipité la guerre que Trump mènera ensuite contre l’Iran.
Il existe une vraie volonté de blanchir ces réputations. Certains, comme Jon Finer, expriment des regrets mais esquivent l’examen de conscience : « Si seulement les juristes nous avaient apporté des conclusions fermes », a-t-il pu dire – alors que l’un de ces mêmes juristes m’a confié : « Si on nous l’avait demandé, on aurait trouvé un crime de guerre ». Cette semaine encore, en pleine tournée de promotion, j’ai reçu les messages de deux anciens hauts responsables me reprochant d’avoir été trop sévère sur tel point, pas assez sur tel autre.
C’est affaire d’orgueil personnel et de carriérisme, plus que d’un véritable examen de Gaza pour ce que c’est : un désastre entièrement fabriqué par des choix humains. À Washington, la question reste toujours la même : à qui faire porter le chapeau ? C’est précisément ce que Crossing the Red Line voudrait mettre en lumière : les individus comptent, mais ce sont les mécanismes qui ont rendu tout cela possible – et qui ont rendu possibles, ensuite, les politiques plus destructrices de Trump – qu’il faut comprendre.
Cet article a été originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Joe Biden’s Team Is Rewriting Its History on Gaza ».
https://lvsl.fr/gaza-comment-les-democrates-tentent-de-faire-oublier-le-mandat-biden/
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