Manifestation des lycéens à Paris, le 6 octobre 2026. - © Benjamin Beraud / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
8 octobre 2026
Cette jeunesse violentée, méprisée et réduite au silence est révélatrice de la logique macroniste qui ne privilégie que les intérêts de quelques-uns. Cette brutalité émane « d’un régime autoritaire aux abois », écrit Vincent Lucchese dans cet éditorial.
Comment les médias dominants auraient-ils qualifié les images de la répression policière violente contre des lycéens si elles avaient émané de Russie ou de Chine ? Probablement comme ce qu’elles sont : la brutalité aveugle d’un régime autoritaire aux abois.
Les violences policières sont loin d’être une nouveauté en France, les quartiers populaires comme les mouvements écologistes en savent quelque chose. Mais le déchaînement actuellement à l’œuvre contre les lycéens est un moment de bascule.
La barbarie des « forces de l’ordre » contre la jeunesse du pays, déployée avec les encouragements du ministre de l’Intérieur, révèle dans toute sa monstruosité la vision du monde de ceux qui nous gouvernent : après eux, le déluge. Tout faire, quoi qu’il en coûte, pour ne pas dévier de leur politique néolibérale qui enrichit les plus riches sous le prétexte fallacieux de réduire la dette. Ne pas céder une once de terrain. Quitte à écraser ses propres enfants.
La prise de parole — si tardive — du Premier ministre mercredi 7 octobre se cantonne à quelques promesses floues et à la mise en place d’une plateforme de consultation pour les lycéens : technique éculée en macronie pour essouffler un mouvement. On se souvient des cahiers de doléances sans lendemain des Gilets jaunes.
Mutilations, humiliations
Depuis le 17 septembre et le début de la mobilisation lycéenne, le bilan — provisoire — est terrifiant. Un adolescent a eu la main arrachée par une grenade, un autre a été éborgné, entre autres blessures graves. Les témoignages de lycéens réprimés ayant des dents cassées, la mâchoire fracassée, ayant subi des étranglements voire une simulation de noyade de la part de policiers et gendarmes, se multiplient.
Plus de 5 000 personnes ont déjà été placées en garde à vue en quelques jours, soit près de la moitié du chiffre atteint durant toute la mobilisation des Gilets jaunes. Des dizaines de mineurs en ressortent traumatisés, racontant des actes d’humiliation, d’intimidation, d’insultes continuelles et de harcèlement subis pendant leur privation de liberté. « La doctrine de mutilation et de terreur est devenue industrielle », alerte sur Reporterre le sociologue Pierre Douillard-Lefèvre.
« La doctrine de mutilation et de terreur est devenue industrielle »
Il faut prendre le temps de rappeler ces faits, pour souligner que les termes employés ici pour décrire l’autoritarisme du macronisme — voire son néofascisme pour Pierre Douillard-Lefèvre — ne sont pas galvaudés. Et sonner l’alarme, une fois de plus, sur le danger mortel pour la société que représente ce pouvoir.
« La manière dont une société regarde ses enfants et les traite est extrêmement révélatrice de ce qu’elle est sur les plans politique, culturel et social », écrit l’historienne Manon Pignot, interrogée récemment par Mediapart.
En l’espèce, cette jeunesse violentée, méprisée et réduite au silence symbolise crûment le rapport mortifère que nos dirigeants entretiennent avec l’avenir : on sacrifie les générations futures au profit des intérêts immédiats de quelques-uns.
Les lycéens qui sortent de leur classe pour réclamer un avenir digne font, à ce titre, écho aux cris de détresse des mouvements de la jeunesse pour le climat. Comment ne pas penser aux mots de Greta Thunberg, qui disait à la tribune de l’Organisation des Nations unies en 2019 : « Je ne devrais pas être là, je devrais être à l’école. […] Comment osez-vous ? Vous avez volé mes rêves et mon enfance. »
Manifestation des lycéens à Nice, le 1er octobre 2026. © Frédéric Pasquini / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Au nom de la cupidité
Ces deux mouvements d’indignation à sept ans d’intervalle ont une racine commune. Les catastrophes écologiques et les souffrances sociales sont les deux faces d’une même pièce, les deux victimes d’un même bourreau : la voracité insatiable de la classe dominante et son accaparement sans fin des richesses. Ce que, en d’autres termes, on nomme le capitalisme et son impératif d’accumulation du capital.
Cette cupidité systémique, ce désir de croissance économique infinie au profit d’une minorité, ont pour conséquence de faire régner la « tyrannie du présent », expression qui donne son titre au dernier livre de Pierre Rosanvallon (Seuil, 2026). La logique interne au capitalisme le pousse à accélérer sans cesse : il faut toujours piller et détruire davantage et plus vite, les services publics comme la nature, pour dégager de nouveaux profits.
« Un bras d’honneur adressé à l’humanité et au vivant dans son ensemble »
Dans ce monde-là, l’éducation des nouvelles générations, la viabilité du climat dans lequel ils grandiront, la destruction des sols et de leur eau potable ne pèsent rien dans les livres de comptes. Seuls existent le présent, l’échéance de la prochaine assemblée générale des actionnaires et l’appétit des marchés financiers pour la dette française.
L’aboutissement morbide de cette logique, c’est la guerre. L’épuisement des ressources nous fait entrer dans ce que l’économiste Arnaud Orain appelle le « capitalisme de la finitude ». Un monde où les guerres reviennent en force avec deux fonctions : accaparer les dernières ressources disponibles, et faire office de nouveaux marchés, l’industrie militaire permettant opportunément de relancer la croissance.
Voilà pourquoi le gouvernement tente d’acclimater progressivement l’opinion publique au retour de la guerre, et pourquoi le nouveau chef d’état-major des Armées, Fabien Mandon, déclarait en 2025 qu’il fallait que le pays soit à nouveau « prêt à accepter de perdre ses enfants ». Le mythe de Cronos dévorant sa progéniture est devenu une sidérante allégorie de notre société malade et suicidaire.
Oblitérer la jeunesse
M. Mandon ne fait que traduire dans sa forme la plus aboutie la manière dont nos dirigeants considèrent leurs enfants (pas les leurs directement, ceux des classes défavorisées, faut-il le rappeler) : comme de simples variables d’ajustement. Une simple main-d’œuvre en phase de croissance.
C’est Élisabeth Borne, ancienne Première ministre, qui appelle à préparer les jeunes à un futur métier « presque depuis la maternelle ». C’est Gabriel Attal Premier ministre qui répond par le mépris et la répression aux émeutes ayant suivi la mort de Nahel Merzouk à Nanterre en 2023, tué à 17 ans par un policier lors d’un contrôle routier, avec son discours « Tu casses, tu répares. Tu salis, tu nettoies », et son projet de réforme très punitive de la justice des mineurs, finalement censuré par le Conseil constitutionnel.
C’est François Bayrou Premier ministre qui a multiplié les mensonges sur l’affaire Bétharram, après des décennies de silence face aux sévices et violences sexuelles subis par des centaines d’enfants dont il avait pourtant été informé. C’est Emmanuel Macron, qui confiait en 2025 à l’écrivain Emmanuel Carrère : « Je n’aime pas les adolescents. Je ne les comprends pas », traduction verbale des carences de ses quinquennats sur la politique de l’enfance.
Cette manière d’oblitérer la jeunesse, d’annuler notre futur commun au nom du présent de quelques-uns, est un mal qui nous entraîne dans le mur à toute vitesse. Le bras d’honneur tendu aux lycéens par ces gens-là est un bras d’honneur adressé à l’humanité et au vivant dans son ensemble. Il lui revient aujourd’hui en pleine figure.
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