L’Iran a frappé le plus grand champ gazier du monde au Qatar, en réponse à une attaque israélo-américaine hier. © Capture d’écran Fox News
La guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran n’en finit pas de dégénérer. Alors que les frappes iraniennes contre les pays du Golfe se multiplient et que le détroit d’Ormuz reste bloqué, les pays arabes alliés à Washington se retrouvent pris au piège. Exportations de pétrole et de gaz impossibles, tourisme en chute libre, risque sur le dessalement d’eau de mer… Tout leur modèle de développement se retrouve remis en cause. Par le journaliste allemand Fabian Scheidler [1].
Plus de deux semaines après le début de la guerre d’agression contre l’Iran, les États-Unis et Israël n’ont toujours pas atteint leur objectif de guerre de changement de régime, et il est peu probable qu’ils y parviennent de cette manière. L’histoire montre que les frappes aériennes seules ne conduisent généralement pas à la victoire, et encore moins au renversement de gouvernements. Au contraire, les populations attaquées ont souvent tendance à se rallier à leurs dirigeants, en particulier lorsque l’agresseur, comme dans ce cas, bombarde des écoles et des hôpitaux.
Mais la guerre pourrait s’avérer bien plus qu’une mission coûteuse et ratée pour les États-Unis. Les frappes de missiles iraniennes contre des bases américaines et d’autres cibles dans les États du Golfe ébranlent l’ensemble de la structure de pouvoir de la région. D’une part, ces frappes démontrent que les États-Unis sont incapables de défendre les États du Golfe. Or, rappelons-le, l’accord historique conclu dans les années 1970 entre les États-Unis d’un côté et l’Arabie saoudite ainsi que d’autres États du Golfe de l’autre reposait sur deux piliers : les monarchies vendaient leur pétrole exclusivement en dollars et investissaient les pétrodollars excédentaires aux États-Unis. Cela garantissait un flux permanent de capitaux vers les États-Unis et Wall Street en particulier. En échange, les États-Unis offraient aux États du Golfe une modernisation technologique et, surtout, la sécurité.
Les frappes de missiles iraniennes contre des bases américaines et d’autres cibles dans les États du Golfe ébranlent l’ensemble de la structure de pouvoir de la région.
Le second pilier de cet accord est aujourd’hui en train de s’effondrer sous nos yeux. Les bases militaires américaines se sont révélées non seulement largement inutiles face aux missiles iraniens, mais aussi comme un fardeau pour les États du Golfe, car elles constituent des cibles idéales. De plus, une part importante de la population dans certains États du Golfe s’oppose depuis longtemps à ces bases. À Bahreïn, par exemple, où 60 % de la population est chiite, des scènes de jubilation ont éclaté après que l’Iran ait gravement endommagé le quartier général de la 5e flotte américaine. La présence américaine apparaît ainsi comme un facteur potentiel d’instabilité politique intérieure.
L’ampleur des frappes contre les bases américaines est considérable. L’Iran est parvenu, par exemple, à détruire deux installations radar clés en Jordanie et aux Émirats arabes unis, essentielles pour le guidage des missiles THAAD (système de missiles anti-missiles de haute altitude, ndlr) un élément central de la défense contre les missiles iraniens. Il faudrait de nombreux mois, voire des années, pour reconstruire ces installations, qui coûtent des milliards de dollars. D’autres bases importantes ont également été touchées, comme Erbil en Irak, la plus grande base aérienne américaine dans ce pays autrefois occupé.
La situation pourrait devenir encore plus grave si les États-Unis et Israël se dirigent effectivement vers une pénurie de missiles intercepteurs. Ces missiles étaient déjà en quantité limitée à la fin de la guerre de 12 jours contre l’Iran en juin 2025 – une raison majeure pour laquelle les États-Unis et Israël avaient alors opté pour un cessez-le-feu. Aujourd’hui, comme l’indiquent divers médias, les arsenaux pourraient approcher d’une pénurie plus sévère. La défense déjà imparfaite contre l’Iran en serait alors considérablement affaiblie.
Les États-Unis ont également démontré leur incapacité à maintenir le détroit d’Ormuz ouvert, malgré la promesse de Donald Trump d’escorter les navires. Son appel désespéré à l’OTAN et à d’autres alliés pour envoyer des navires dans le Golfe persique souligne la gravité de la situation. Le fait que tous les alliés des États-Unis – du Royaume-Uni et de l’Allemagne à l’Australie et au Japon – aient rejeté la demande de Trump est un signe humiliant de l’impuissance et de l’isolement croissant des États-Unis. Le détroit d’Ormuz est la principale artère vitale des monarchies du Golfe : non seulement les exportations de pétrole et de gaz naturel dépendent de sa navigabilité, mais aussi des importations vitales. S’il reste fermé pendant une période prolongée, les économies et les sociétés du Golfe seront confrontées à de nouvelles turbulences.
Alors que les dirigeants des monarchies du Golfe commencent à comprendre que les États-Unis ne peuvent pas les protéger et qu’ils apportent même la guerre dans leurs pays, les répercussions économiques fragilisent davantage le statu quo. Le modèle économique des États du Golfe repose sur la stabilité. Le tourisme comme les investissements étrangers reposent sur la promesse d’un monde scintillant protégé de la pauvreté et des guerres constantes dans les pays voisins. Pourtant, ce modèle pourrait lui aussi s’effondrer. Après tout, qui voudrait acheter des îles au large de Dubaï si les gens n’y sont pas à l’abri des missiles ? Et si les riches se détournent : qui voudra encore investir des milliards dans une région à l’avenir incertain ?
La guerre a également mis en évidence la vulnérabilité de l’approvisionnement en eau douce de la région. Les usines de dessalement, qui fournissent 60 à 70 % de la consommation d’eau douce des États du Golfe, pourraient être détruites par quelques frappes de missiles iraniens seulement. Sans eau douce, même les ultra-riches ne peuvent pas survivre. Une fuite rapide pourrait également s’avérer impossible dans un tel scénario : au début de la guerre, les jets privés à louer sont devenus rares du jour au lendemain, car peu de prestataires étaient prêts à prendre ce risque. Les enclaves de luxe pourraient ainsi se transformer en pièges.
Les usines de dessalement, qui fournissent 60 à 70 % de la consommation d’eau douce des États du Golfe, pourraient être détruites par quelques frappes de missiles iraniens seulement.
Nombre de monarchies pétrolières ont diversifié leur économie ces dernières années. L’un des nouveaux piliers est constitué par les centres de données exploités par de grandes entreprises américaines telles qu’Amazon, Google, Microsoft, Palantir, NVIDIA et Oracle. Pourtant, l’Iran a déjà attaqué des centres de données d’Amazon à Bahreïn et aux Émirats, avec des répercussions importantes sur les services numériques. Les dirigeants iraniens ont également présenté une liste de 31 centres de données qu’ils considèrent comme des « cibles légitimes », car ils seraient utilisés, selon Téhéran, par l’armée américaine. Si certains d’entre eux étaient touchés, cela porterait un coup sévère non seulement à l’économie régionale et à l’infrastructure des données, mais aussi à un pilier central de la domination américaine.
Face à cet enlisement, Donald Trump tente désespérément de trouver une issue lui permettant de déclarer la victoire et de mettre fin à la guerre. Mais l’Iran ne lui accordera très probablement pas la faveur d’une fin rapide.
Même si la guerre devait se terminer dans un délai relativement court, ses conséquences sur la région et le paysage géopolitique seront immenses et ne se déploieront pleinement que dans les années à venir. Dans tous les cas, les monarchies du Golfe seront contraintes de rechercher de nouveaux modèles de survie politique et économique. Ce faisant, elles se tourneront très probablement vers l’Asie, et en particulier vers la Chine, qui a renforcé ces dernières années ses liens économiques et diplomatiques dans le Golfe et s’est positionnée comme un pôle de stabilité. Cela pourrait marquer le début de la fin de la domination américaine dans le Golfe.
[1] Fabian Scheidler est l’auteur de La fin de la mégamachine. Brève histoire d’une civilisation en échec (Seuil, 2020). Son ouvrage le plus récent, a été publié en allemand et en espagnol sous le titre Protection sociale ou guerre. Pourquoi l’Europe doit choisir entre la raison et l’autodestruction.