Le mercredi et parfois le samedi, je les passais au jardin avec mon grand-père. Fidèle abonné au Jardin du cheminot, il m’a tout appris du potager sur son petit lopin de terre, au cœur d’un coron du Pas-de-Calais.
À l’occasion des fameux Saints de glace qui approchent, Liberté Actus vous propose de revenir sur ces carrés de culture qui ont marqué des territoires et des personnes. Dans ce premier article, nous plongeons aux racines d’une pratique plus que centenaire.
Au cœur du XIXe siècle, la révolution industrielle bat son plein et donne naissance à une nouvelle forme d’organisation spatiale et sociale. Apparaît alors le jardin industriel, un lopin de terre fourni directement par l’entreprise à ses salariés, dont les corons des mineurs sont l’exemple le plus emblématique.
Mais derrière cet octroi en apparence généreux, se cache un objectif politique de contrôle social affirmé. Pour le patronat de l’époque, le jardin permet d’occuper les ouvriers après leur journée de travail épuisante et lors du repos dominical. Il faut les détourner des cabarets, mais surtout des tentations du socialisme et des réunions politiques et syndicales. Ce jardin est intrinsèquement lié à l’essor des idées socialistes durant le XIXe siècle et du rapport de force qui s’organise par le biais des partis et des syndicats naissants.
C’est tout l’arsenal du paternalisme industriel qui se déploie. L’ouvrier n’est d’ailleurs presque jamais chez lui : dans l’immense majorité des cas, la maison et le potager restent l’exclusive propriété de l’entreprise. En cas de licenciement ou de contestation, la perte de l’emploi signifiait irrémédiablement la perte du logis et de sa précieuse source de nourriture.
Face aux conditions de vie misérables du monde ouvrier qui s’entasse dans les villes industrielles, un homme va institutionnaliser cette pratique : l’abbé Jules Lemire. Député du Nord et fervent représentant du catholicisme social, siégeant à gauche à l’Assemblée nationale, il fonde le 21 octobre 1896 la Ligue française du coin de terre et du foyer.
Si la démarche de l’abbé part d’une indignation réelle face à la misère et d’une volonté d’aider les familles nombreuses à accéder à la propriété, son œuvre est profondément ancrée dans une volonté de redressement moral de la classe ouvrière. Son credo est d’ailleurs transparent : « La terre est le moyen, la famille est le but ». Il s’agit, pour lui aussi, de détourner le travailleur des estaminets où l’on consomme de l’alcool et où prolifèrent les redoutées idées révolutionnaires.
Pour les promoteurs de ces jardins de la fin du XIXe siècle, le travail de la terre est idéalisé. Présenté comme un « sanatorium à domicile », pour reprendre le titre d’une brochure publiée en 1903 par le docteur dunkerquois Gustave Lancry, permettant de lutter contre la tuberculose, le jardinage est conçu comme un antidote. En effet, le jardinage permet aux ouvriers de sortir de leurs logements insalubres, de l’usine poussiéreuse ou des galeries minières. Contrairement à la machine déshumanisante, la bêche est perçue comme un prolongement naturel de l’homme. L’abbé Lemire y voit le moyen de rendre à l’ouvrier sa « personnalité » et sa « dignité », faisant de cet effort physique un « éternel point de départ de toute ascension morale » [1].