Publié le 27 juillet 2026
Plus de 50 000 hectares ont brûlé en France depuis le début de l’année, a annoncé le ministre de l’Intérieur. Alimentée par le réchauffement climatique et ses conséquences, la multiplication des incendies rend parfois les pompiers impuissants, ce qui impose de repenser la gestion des territoires, explique Julien Ruffault, chercheur à l’Inrae.
L’enfer se matérialise sous nos yeux durant cet été suffocant. Depuis la mi-mai, la combinaison de la sécheresse et de la chaleur a donné lieu à des incendies monstrueux aux quatre coins de la France. Alors que le Var brûle encore, deux gigantesques incendies ravagent la Gironde et les Landes, qualifiés d’«ogres» par la préfète girondine.
Cette saison des feux 2026 est «hors norme», confirme Julien Ruffault, chercheur spécialiste des feux de forêts à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Plus puissantes et imprévisibles que jamais, les flammes progressent sur le chemin pavé par le réchauffement climatique, analyse-t-il.
Libération : Les gigantesques incendies de Gironde et des Landes sont-ils d’une nature différente de ceux qui embrasent le pays depuis le début de l’été ?
Julien Ruffault : Il est très difficile, alors que les feux sont encore en cours, d’analyser avec précision et de comparer les différents foyers. Ce que l’on peut déjà dire, c’est que ces «deux ogres» interviennent dans des conditions de sécheresse assez exceptionnelles, pire que celles de 2022, d’après les forces de lutte présentes dans la région. Elles s’expliquent par les trois épisodes de chaleur que nous avons connus. Ils favorisent une puissance de feu au comportement imprévisible et difficilement contrôlable.
L ; Plus de 50 000 hectares ont déjà brûlé en France, 32 feux sont en cours, d’après le ministre de l’Intérieur… et le mois de juillet n’est pas terminé. Comment qualifier cette saison des feux ?
JR : Elle est clairement hors norme. Tant par les surfaces brûlées que par sa précocité ou son étendue spatiale : les feux sont montés jusqu’à Fontainebleau (Seine-et-Marne). L’ensemble du territoire est concerné. Les témoignages des forces de lutte font état de nombreuses difficultés avec le comportement inédit des feux : changements de direction imprévus, feu qui s’auto-alimente, sautes de feu lointaines… On l’a encore entendu vendredi matin à Saumos [où s’est déclaré l’incendie de Gironde, ndlr]. On sort du schéma classique du feu qui reste bien gentiment dans son couloir.
L : Qu’est-ce qui explique l’ampleur de ces nouveaux paramètres imprévisibles ?
JR : C’est clairement lié aux nouvelles conditions météorologiques dues au réchauffement climatique avec globalement un combustible et des sols plus secs et des conditions plus chaudes. Au niveau européen, les plus grands feux apparaissent lorsqu’on associe conditions de sécheresse à long terme et conditions caniculaires. C’est le moteur principal des feux extrêmes.
L : Les nuits caniculaires de ces dernières semaines ont-elles joué un rôle ?
JR : Les nuits sont normalement des périodes où la baisse de température permet une diminution de l’intensité du feu, fournissant une fenêtre de tir pour les pompiers. Les derniers feux semblent avoir moins suivi ce schéma d’après les retours du terrain. Par exemple, c’est dans la nuit de jeudi à vendredi que le feu de Saumos a échappé aux forces de lutte, ce qui est assez inhabituel.
L : La saison des feux va-t-elle systématiquement s’allonger chaque année ?
JR : En moyenne, on prévoit un début plus précoce et une fin plus tardive. Dans les scénarios d’émissions de gaz à effet de serre les plus pessimistes, on pourrait observer, en 2050, un risque modéré à extrême qui s’étendrait du 25 février au 8 octobre dans le Sud-Ouest, soit 226 jours dans l’année contre 176 aujourd’hui.
Toutefois, il existe une très grande variabilité interannuelle : certaines années resteront plus clémentes, comme en 2024. Les moyennes d’activité des feux sur vingt ans ont tendance à invisibiliser les années extrêmes, qui sont les plus problématiques.
L : Justement, la saison 2026 est d’ores et déjà extrême. Peut-elle être classée parmi les exceptions statistiques ?
Je ne pense pas. Nous avons beau subir une saison hors normes par rapport au référentiel habituel, de tels scénarios sont attendus d’après les projections. Comme 2022, 2026 nous fait clairement entrer dans un nouveau référentiel face aux incendies. Il est tout à fait possible que les conditions extrêmes de ces deux années ne soient rien par rapport à ce qui nous attend en 2050.
L : La doctrine française qui consiste à arrêter le feu avant qu’il ne s’étende sur un hectare va-t-elle devoir évoluer ?
JR : Vaisemblablement, car elle semble avoir atteint ses limites. On peut même parler de basculement. Pendant des décennies, le renforcement des capacités de prévention et des moyens de lutte a permis une baisse constante des surfaces brûlées, notamment sur le Sud-Est. Aujourd’hui, cet élan s’essouffle. Les enseignements des pompiers espagnols et portugais, qui ont été confrontés à ces nouveaux feux avant nous, sont intéressants. D’après eux, nous n’arriverons pas à combattre ces brasiers d’un genre nouveau, même avec plus de moyens. En cas de conditions météorologiques extrêmes, ils sont désormais dans l’incapacité de faire face : les départs de feux sont trop nombreux, leur intensité trop forte et les combustibles trop efficaces.
L : La solution sera donc de les combattre avant qu’ils ne se déclenchent ?
JR : Exactement. Il faut changer notre fusil d’épaule, arrêter de croire que les pompiers vont s’occuper de tout et repenser la gestion de nos territoires pour les rendre plus résilients. Il faut introduire des discontinuités dans la végétation – c’est tout le sujet dans la forêt des Landes – avec l’insertion de zones humides et de zones agricoles qui limiteront la puissance des feux tout en fournissant des zones d’appui aux forces de lutte. Il faut revoir nos pratiques sylvicoles pour avoir des forêts diversifiées et plus résilientes à l’approche des feux. Ce sera tout l’enjeu dans la forêt de Fontainebleau. Réorienter les politiques vers cette gestion territoriale, sans oublier l’atténuation du réchauffement, est désormais indispensable.
Interview de Julien Ruffault par Julie Renson Miquel Publié dans Libération
/image%2F1580173%2F20260727%2Fob_af7b5f_capture-d-ecran-2026-07-27-140152.png)