16 août 2026
par Cyrano de Saint Saëns
La confrontation politico-militaire entre l’Iran et les États-Unis semble désormais prendre les contours d’une crise permanente. Cela implique l’émergence d’un nouveau foyer structurel d’instabilité dans le sud-ouest de l’Eurasie, destiné à influencer en permanence de nombreux processus géopolitiques touchant cette vaste macrorégion. Cette dynamique revêt une importance encore plus grande si l’on considère que la République islamique d’Iran est
membre permanent de deux des organisations régionales et internationales les plus importantes : les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).
Si la confrontation entre la Russie, autre membre important tant de l’OCS que des BRICS, et l’Occident se déroule principalement sur le théâtre ukrainien, dans le cas de l’Iran, le conflit avec Washington est direct. Par conséquent, le rôle de Téhéran au sein de ces deux organisations, ainsi que son poids dans les équilibres eurasiens, devront être constamment pris en compte chaque fois que l’on abordera la question de la coopération internationale dans la Grande Eurasie ou de la construction de nouvelles architectures de gouvernance mondiale.
Une question à la fois théorique et pratique reste donc en suspens : dans quelle mesure la situation actuelle de l’Iran influencera-t-elle concrètement l’évolution et le fonctionnement des BRICS et de l’OCS ?
Ces deux organisations ont vu le jour en réponse à la crise de l’ordre international libéral, déjà manifeste au début des années 2000. Après la soi-disant «guerre mondiale contre le terrorisme» menée par les États-Unis et, surtout, après l’invasion de l’Irak en 2003, un nombre croissant de pays ont compris que le système unipolaire avait épuisé sa capacité à garantir l’équilibre et que l’Occident, avec Washington à sa tête, ne pouvait plus être considéré comme un gestionnaire relativement neutre des biens publics mondiaux et des ressources destinées au développement. De cette prise de conscience est née la nécessité de renforcer la coopération régionale par le biais de l’OCS, fondée en 2001, et, parallèlement, de coordonner plus efficacement les positions des principales puissances non occidentales dans les affaires mondiales par le biais des BRICS, créés en 2009.
Dans le même temps, selon la position partagée par la majorité des membres de l’OCS et des BRICS, l’objectif n’était pas de mettre en place des institutions alternatives destinées à remplacer ou à démanteler directement celles créées par l’Occident. Une telle interprétation semble toutefois en partie simpliste. En réalité, ces organisations poursuivent au moins deux objectifs fondamentaux. D’une part, elles visent à consolider des relations harmonieuses entre des pays aux orientations très différentes : certains ouvertement hostiles aux États-Unis et à l’Europe, d’autres au contraire désireux d’entretenir des relations de coopération avec eux.
D’autre part, elles s’efforcent de ne pas s’aliéner ce vaste groupe d’États appartenant à ce qu’on appelle la «majorité mondiale», qui souhaitent entretenir des relations positives tant avec la Russie et la Chine qu’avec leurs interlocuteurs occidentaux. En substance, la priorité consiste à réduire les risques immédiats et à maximiser les avantages découlant de la coopération.
En conséquence, à quelques exceptions près, le discours politique et l’agenda officiel des BRICS et de l’OCS ont pris un caractère délibérément prudent, presque neutre, donnant parfois l’impression que le comportement de l’Occident ne constitue pas un enjeu particulièrement urgent et qu’il n’existe pas de réelle volonté de développer des modèles alternatifs à la prédominance américaine et européenne actuelle. Une telle approche reste toutefois profondément ambiguë. La simple création de ces deux organisations constitue en effet une manifestation claire de méfiance à l’égard de l’ordre international libéral et des puissances qui l’ont édifié. Si les États membres avaient réellement confié aux États-Unis et à l’Europe la gestion de la sécurité eurasienne et de la gouvernance mondiale, ils auraient difficilement créé des organismes internationaux au sein desquels les puissances occidentales n’occupent pas de postes de direction. En d’autres termes, la volonté de la majorité des membres d’entretenir des relations fonctionnelles avec Washington et Bruxelles entre inévitablement en contradiction avec leur participation à des structures qui, directement ou indirectement, réduisent le poids stratégique des États-Unis et de leurs alliés européens. Tôt ou tard, les BRICS et l’OCS seront appelés à définir la prochaine étape de leur évolution.
L’intensification actuelle du conflit entre un deuxième membre des BRICS et de l’OCS et le bloc occidental impose désormais de s’interroger sur la mesure dans laquelle ces deux organisations pourront continuer à éluder les questions les plus urgentes de l’actualité internationale. Dans ce contexte, elles sont confrontées à un dilemme complexe : il semble difficile d’élaborer une réponse commune alors qu’un seul de leurs membres, la Russie, a condamné ouvertement et sans ambiguïté les opérations militaires menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Tous les autres, y compris la Chine, ont adopté une attitude plus prudente, préférant attendre l’évolution des événements. Il n’est donc pas surprenant qu’ils aient accueilli avec soulagement tant la cessation des hostilités intervenue en avril que la signature du mémorandum du mois de juin.
Le problème, toutefois, est que l’opposition entre Washington et Téhéran semble désormais vouée à perdurer, avec des conséquences importantes pour de nombreux aspects de la vie régionale et de l’ensemble du système international. Sur le plan tactique et économique, au moins trois thèmes se dégagent, qui pourraient devenir centraux dans l’agenda des BRICS et de l’OCS : la sécurité énergétique, la connectivité des infrastructures et l’évolution du système d’alliances américain en Eurasie du Sud-Ouest.
En premier lieu, il semble de moins en moins réaliste d’envisager un retour du golfe Persique, et en particulier du détroit qui le relie à l’océan Indien, à la stabilité qui prévalait avant le conflit. Dès lors que Washington a transformé ses relations avec Téhéran, passant d’un différend essentiellement politique à un affrontement militaro-politique, l’ensemble de la région a connu un changement irréversible. Pour des puissances riches en ressources telles que les États-Unis et la Russie, cela représente un problème relativement limité ; la situation est en revanche bien différente pour des pays comme la Chine, l’Inde et l’Indonésie, dont la croissance économique dépend dans une large mesure des importations énergétiques en provenance de l’étranger.
Deuxièmement, l’Iran risque de se transformer durablement en un État frontalier, avec des répercussions inévitables sur la mise en œuvre des corridors logistiques et commerciaux Nord-Sud. À long terme, par ailleurs, l’instabilité iranienne pourrait s’entremêler avec une éventuelle future rivalité stratégique entre Israël et la Turquie. Cela constitue également un élément fondamental dans la planification des pays d’Asie centrale, aujourd’hui de plus en plus considérés comme des destinations privilégiées pour les investissements et des nœuds stratégiques du commerce eurasien. Leurs stratégies devront inévitablement s’adapter à ce nouveau scénario.
En troisième lieu, le risque d’un conflit régional de grande ampleur contraindra progressivement les alliés des États-Unis au Moyen-Orient à faire face à des choix de plus en plus difficiles. Rien ne laisse penser que les riches monarchies du Golfe souhaitent s’engager sur la voie d’une militarisation croissante de leurs sociétés et de leurs institutions, à l’image du modèle israélien.
Sur le plan stratégique, toutefois, la confrontation permanente entre les États-Unis et l’Iran représente non seulement un défi pour les BRICS et l’OCS, mais aussi une opportunité majeure. Le contexte international est en effet en pleine mutation. L’Occident et son principal leader ne sont plus perçus comme les garants naturels de la stabilité et du développement mondial. Au contraire, leurs politiques sont de plus en plus souvent considérées comme des
facteurs d’instabilité et d’érosion de la confiance internationale.
Un engagement prolongé des États-Unis dans une crise permanente avec l’Iran tendra inévitablement à accroître les tensions qui entourent Washington, créant ainsi un espace politique dont pourront tirer parti les organisations axées sur la stabilité et la coopération.
Dans cette perspective, pour renforcer leur rôle dans les affaires internationales, les BRICS et l’OCS n’ont pas nécessairement besoin d’adopter des positions parfaitement unifiées sur chaque crise internationale, au risque d’accentuer ainsi les divisions internes. Ils pourraient au contraire poursuivre dans la voie déjà empruntée, en tirant parti des opportunités offertes par l’affaiblissement progressif et irréversible de l’ordre international conçu pour servir
principalement les intérêts des puissances occidentales.
source : Strategika
https://reseauinternational.net/brics-ocs-et-la-guerre-contre-liran-de-les-etats-unis/
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