17.08.2026
Par Eitanite Bellaïche
Parier sur l’ampleur des chaleurs, la fonte de la banquise, le nombre d’hectares incendiés... Les événements climatiques se font désormais une place sur les plateformes de paris en ligne. Aux États-Unis, certains élus qualifient cette pratique d’« immorale ».
Fera-t-il 25 °C à Paris le 18 août ? L’année 2026 sera-t-elle la plus chaude jamais enregistrée ? L’étendue minimale de la banquise arctique passera-t-elle sous la barre des 4 millions de km² cet été ? Voilà quelques événements climatiques sur lesquels il est possible de parier sur Polymarket, plateforme de marché de prédiction.
L’avenir du climat se joue aussi à coups de mises sur la plateforme concurrente Kalshi, qui permet aussi bien de jouer de l’argent sur le réchauffement climatique à long terme, que sur les ouragans ou l’ampleur des tremblements de terre dans le monde d’ici au 1er septembre.
Créés respectivement en 2020 et 2018, les deux sites ne cessent de gagner en popularité. Leur médiatisation s’est encore accélérée ces derniers mois avec la multiplication d’affaires de délits d’initié liées à des décisions politiques étasuniennes en matière militaire ou économique. En France, ces plateformes sont dans le viseur de l’Autorité nationale des jeux, qui les considère comme illégales et impose aux fournisseurs d’accès à internet français de bloquer Polymarket (Kalshi n’est officiellement pas encore concernée par ce blocage). Une interdiction qui reste aisément contournable à l’aide d’un VPN, un réseau privé virtuel.
Depuis quelques jours, ce ne sont ni les températures parisiennes ni la fonte des glaciers qui placent ces marchés sous les projecteurs. Ce sont les flammes. Les incendies ravagent une partie des États-Unis où plus de 6,4 millions d’acres (2,5 millions d’hectares) ont déjà brûlé depuis le début de l’année, selon le National Interagency Fire Center. Près des deux tiers de cette superficie sont partis en fumée depuis mai, début d’une saison des feux qui s’étend traditionnellement jusqu’en novembre.
Face à l’ampleur des incendies, plusieurs sénateurs démocrates étasuniens ont donc écrit le 3 août au président de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), agence qui réglemente les marchés prédictifs, lui demandant de limiter les paris liés aux feux de forêt.
Los Angeles brûle, les paris explosent
À l’heure actuelle, ni Polymarket ni Kalshi ne proposent de marchés portant sur les multiples incendies qui ravagent l’Oregon ou l’État de Washington, dont tous les parcs nationaux ont été défigurés par les brasiers ces dernières semaines. Mais l’idée n’a rien de théorique. Lorsque Los Angeles brûlait en janvier 2025, Polymarket permettait notamment de miser sur l’étendue des feux dans le quartier de Pacific Palisades. Plus de 260 000 dollars (environ 225 000 euros) avaient été engagés sur le pari.
Dans les commentaires, le malaise se ressentait jusque chez les parieurs. L’un d’eux écrivait espérer perdre son pari et voir les vents violents retomber rapidement. S’il gagnait, il promettait : « Je ne retirerai pas mes gains, car je tiens parole. » « Ne sois pas un homme de parole, sois un homme d’argent ! » lui rétorquait un autre.
Pendant que certains débattaient de morale, d’autres se plaignaient surtout du manque de liquidités disponibles sur le marché. Au total, 1,2 million de dollars (plus de 1 million d’euros) auraient néanmoins été misés sur ces incendies, selon le média indépendant OPB.
1,2 million de dollars auraient été misés sur les incendies de Los Angeles
C’est précisément cet intérêt financier qui inquiète les élus étasuniens derrière la lettre adressée à la CFTC. Parmi les signataires du document figurent les sénateurs californiens Adam Schiff et Alex Padilla, ainsi que Catherine Cortez Masto, du Nevada. Tous craignent que des individus ne soient tentés de provoquer eux-mêmes des incendies ou d’en entretenir pour être sûrs de gagner leurs paris. Mais leur critique est également morale.
« Proposer des paris sur des feux de forêt dévastateurs risque de banaliser la souffrance des communautés touchées, et ce, au seul bénéfice des personnes les plus riches et les plus influentes », écrivent-ils. « Il est immoral de créer la moindre possibilité que les opérations de lutte contre le feu puissent être influencées par des paris effectués sur un marché prédictif », souligne auprès de Reporterre l’un des coauteurs, le sénateur de l’Oregon Jeffrey Merkley.
Exemple de pari sur Kalshi : « Le monde va-t-il dépasser les +2°C de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle avant 2050 ? » Capture d’écran/Kalshi
Sur ce terrain, Kalshi trace pour l’instant une ligne rouge. Si la plateforme propose de nombreux marchés portant sur le climat ou la météo, aucun pari sur des incendies n’y a été mis en ligne. Sa directrice de la communication, Jacki McGavick, précise à Reporterre que ces paris sont interdits « parce qu’ils peuvent encourager des comportements dangereux ou malsains ». Elle ne précise toutefois pas où la plateforme situe la frontière pour les autres paris liés aux catastrophes ou au climat.
Contacté, Polymarket n’a de son côté pas répondu à notre demande d’interview. La plateforme a néanmoins déjà défendu auprès d’autres médias l’existence de tels marchés en invoquant leur caractère informatif et en faisant valoir que leur interdiction n’empêcherait pas les tragédies de se produire.
« Il y a quelque chose de profondément choquant dans le fait de parier sur le malheur d’autrui »
En attendant, cette soif de prédiction n’a rien d’anecdotique. Nam Anh Le, analyste de données au sein d’un laboratoire de l’Université nationale d’économie du Vietnam dédié à l’économie digitale, a étudié 353 millions de transactions associées à 429 000 contrats proposés sur Kalshi et Polymarket entre juillet 2021 et décembre 2025. Son étude révisée a récemment été publiée sur Arxiv, qui archive les études scientifiques. Le chercheur révèle que sur cette période, les marchés liés au climat et à la météo ont représenté 13 % des paris disponibles sur les plateformes et 6,8 % des transactions pour 279 millions de dollars (241 millions d’euros) déboursés. Et leur poids ne cesse d’augmenter.
Selon Nam Anh Le, « 125 millions de dollars [108 millions d’euros] ont été échangés sur les événements météorologiques au cours des neuf premiers mois de 2025 », soit presque deux fois le volume enregistré sur l’ensemble de l’année 2023. Il estime d’ailleurs que « le potentiel de croissance des paris météorologiques est bien plus important que pour de nombreux autres domaines de niche ».
« Les tempêtes majeures, les feux de forêt et les ouragans suscitent des pics d’attention »
Tous les événements ne suscitent cependant pas la même frénésie : « Les marchés de température journaliers génèrent une activité constante », tandis que « les tempêtes majeures, les feux de forêt et les ouragans suscitent des pics d’attention », nous précise l’analyste de données. Autrement dit, plus le phénomène est spectaculaire, plus l’attention grimpe. Et avec elle, l’argent misé. C’est d’ailleurs la première motivation que Nam Anh Le prête aux parieurs.
« Il y a quelque chose de profondément choquant dans le fait de parier sur le malheur d’autrui, qu’il s’agisse de l’intensité d’un ouragan, du nombre de maisons détruites par un incendie ou encore de la superficie brûlée », s’indigne Jeffrey Merkley.
Les controverses qui entourent Polymarket et Kalshi dépassent largement les seuls paris climatiques. Le gouvernement étasunien a déjà ouvert plusieurs enquêtes sur Polymarket, tandis que la CFTC a entamé ses propres investigations au début de l’année. Les procédures judiciaires se multiplient également contre les deux plateformes. La dernière, datée du 13 août, est portée par la ville de Baltimore, dans le Maryland. Le même jour, l’État de Washington a ordonné à Kalshi de cesser ses opérations sur son territoire. La bataille contre les marchés prédictifs ne fait que commencer.
https://reporterre.net/Immoral-et-choquant-ils-parient-sur-les-hectares-de-forets-qui-brulent
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