Les allées du salon de l'élevage de Rennes (Space), rendez-vous majeur des acteurs de l'élevage en France. - © Louise Quignon / Reporterre
17 septembre 2026
Le salon international de l’élevage, près de Rennes, était cette année dédié à l’eau. Au cœur d’une sécheresse record, les représentants de l’agro-industrie ont défendu leur modèle productiviste, qui consomme 60 % de l’eau française.
Bruz (Ille-et-Vilaine), reportage
Des tracteurs et autres machines flambant neuves qui s’étalent sur des centaines de mètres. Des dizaines et des dizaines de vaches prim’holstein, jersiaises et charolaises dans des box. Des représentants de banques et de grandes coopératives agricoles, mais aussi des stands de nutrition animale et de compléments alimentaires à destination du bétail. Dans les allées bitumées du salon international de l’élevage, le Space, qui se tient à Bruz, près de Rennes (Ille-et-Vilaine) du 15 au 17 septembre, peu d’indices laissent deviner le thème de cette année : l’eau.
Et pourtant, après un été dantesque avec son enchaînement de canicules et une sécheresse qui perdure, c’est bien l’or bleu qui a été placé au cœur de la quarantième édition de ce salon qui, avec ses 1 200 exposants, attire quelque 100 000 visiteurs sur trois jours.
« C’est un thème qui nous tenait à cœur depuis quelques années », a précisé le président du Space, Didier Lucas, en ouverture du salon, mardi 15 septembre. « En 2022, déjà, on était passé près de la catastrophe. On s’est dit qu’il fallait qu’on sorte des dogmes, qu’on mette [l’eau] en débat. Que ce soit avec la société, les collectivités, de façon à réfléchir ensemble pour le partage de l’eau », complète le président, également éleveur de porcs dans les Côtes-d’Armor.
Le salon de l’élevage de Rennes attire 100 000 visiteurs et 1 200 exposants par an. © Louise Quignon / Reporterre
L’agriculture représentait à elle seule 61 % de l’eau consommée en France en 2023, loin devant la production d’eau potable (24 %), d’après le Service de la donnée et des études statistiques, l’agence publique de statistiques sur l’énergie, les transports et l’environnement.
Une programmation qui invite peu au débat
Ce thème s’est traduit par l’organisation pendant trois jours d’une vingtaine d’ateliers et de tables rondes portant sur ce sujet inédit — celui de l’an passé était l’intelligence artificielle. Mais, en scrutant le programme, il apparaît très vite que la plupart de ces événements sur l’eau réunissaient des intervenants issus quasi uniquement de l’agro-industrie, avec peu de voix dissonantes.
La société civile et les collectivités se font rarissimes autour de ces tables rondes qui s’interrogent sur des aspects techniques, tels que « Comment les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle contribuent à la gestion de l’eau pour la performance des exploitations agricoles ? » ou encore « L’eau, une ressource stratégique pour l’élevage laitier ».
« Des gens dans des bureaux, avec leur bac +5, nous mettent des bâtons dans les roues »
Dans les allées du Space, les agriculteurs venus exposer et interrogés par Reporterre défendent pour une très large majorité la même vision : il faut pouvoir stocker pour irriguer. Sans jamais remettre en question le modèle agricole productiviste. Pour Thierry, éleveur laitier arrivant tout droit des Deux-Sèvres, territoire où les mégabassines prospèrent, impossible d’exercer sans stocker de l’eau pour irriguer ses cultures.
Pour lui, l’avenir de l’agriculture est là. « Il faut aider financièrement les agriculteurs pour qu’ils puissent irriguer », estime l’éleveur, qui possède 100 vaches et fait pousser du maïs, qu’il arrose grâce à l’eau stockée dans une ancienne carrière d’uranium, exploitée avec un collectif d’agriculteurs.
La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, est venue visiter le Space de Rennes, deux semaines après avoir annoncé un plan d’aide à 1 milliard d’euros pour les agriculteurs. © Louise Quignon / Reporterre
D’après Julien, jeune agriculteur de 19 ans, installé avec sa famille dans les Pyrénées-Atlantiques, le besoin de stocker de l’eau se confirme avec la sécheresse actuelle. Il déplore le « manque de retenues d’eau dans le département. À ce sujet, les écolos ne défendent pas du tout les agriculteurs… » affirme celui qui élève 180 vaches et irrigue son maïs avec de l’eau puisée dans des lacs de montagne. « Des gens dans des bureaux, avec leur bac +5, nous mettent de plus en plus de bâtons dans les roues », appuie Roxan, éleveur dans le Gers.
Pour Dominique Balac, éleveur bovin en Morbihan et élu à la chambre d’agriculture du département pour la FNSEA, les citoyens doivent aussi jouer le jeu sur la question du partage de l’eau, et « faire preuve de sobriété ». Il appelle également à trouver des solutions pour éviter des fuites sur le réseau de distribution de l’eau potable : en France, 20 % de l’eau mise en circuit n’arrive pas chez le consommateur.
Les alternatives balayées
« Ce n’est pas possible de voir les choses en silo », déplore quant à lui Stéphane Galais, éleveur et porte-parole de la Confédération paysanne, présent dans les allées du salon. « On ne peut pas parler de stockage sans remettre en question l’arrosage. Cela n’a pas de sens d’arroser du maïs qui ira ensuite au méthaniseur », déplore le porte-parole, qui défend, avec son syndicat, la protection des zones humides et la plantation de haies pour préserver l’eau.
Des membres de la Confédération paysanne ont protesté autour du salon de l’élevage de Rennes. © Louise Quignon / Reporterre
Pendant les trois jours du Space, seuls deux événements ont apporté d’autres regards sur la question de l’eau, l’un sur la quantité, l’autre sur la qualité. Le salon s’est d’ailleurs ouvert sur l’une de ces singulières conférences. C’est ainsi au cœur de l’« Espace pour demain », nom donné au lieu d’échanges et d’animations du salon, que pendant plus d’une heure et demie, Luc Aquilina, chercheur hydrologue à l’université de Rennes, a pu s’exprimer sur le partage de l’eau.
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Il a débattu avec Rémi Pitré, président du syndicat mixte de gestion de l’eau d’Ille-et-Vilaine, Sébastien Floc’h, directeur général de la Sill, entreprise agroalimentaire spécialisée dans le lait (674 millions d’euros de chiffre d’affaires l’an passé), et Dominique Balac, de la FNSEA.
Priorité aux solutions techniques
D’un côté, le chercheur Luc Aquilina a rappelé que les canicules et la sécheresse de cet été allaient se multiplier jusqu’à devenir des événements communs dans les années à venir, tout en appelant à revoir le modèle agricole productiviste. Selon lui, des solutions basées sur la nature doivent être favorisées pour conserver l’eau dans les sols, comme la restauration des zones humides et la réduction de la taille des exploitations. Une alternative au modèle productiviste balayée par Sébastien Floc’h, qui l’a qualifiée d’« impossible ».
D’après ce directeur d’entreprise agroalimentaire, des économies d’eau doivent être trouvées au sein des industries, en axant sur la réutilisation des eaux de lavage, par exemple. Pour l’éleveur Dominique Balac, la réponse au manque d’eau sera technique. « Quand on dit de retenir de l’eau, c’est de différentes manières, souligne-t-il. Qu’il s’agisse de stocker les eaux de pluie, de ruissellement, ou bien encore de protéger les zones humides. » Cet éleveur breton semble tout de même avoir fait des retenues d’eau collinaires son sujet de prédilection. Le développement de cette technique est facilité par la récente loi d’urgence agricole.
La plupart des agriculteurs présents au Space de Rennes estiment que la réponse à la sécheresse sera technique. © Louise Quignon / Reporterre
« Contrairement à ce qu’on dit, il y a aussi des sécheresses hivernales. Il n’est pas toujours possible de faire son stock d’eau l’hiver, rappelle Stéphane Galais, qui défend une approche globale autour de l’eau. Si elle doit être stockée, elle doit l’être pour tout le monde, pas seulement pour un usage agricole. »
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Face à l’urgence du partage de l’eau — et en dépit du fait qu’il ait été membre du gouvernement entre 2024 et 2025 — Bruno Retailleau a préféré taper sur les écologistes lors de sa venue au salon : le candidat des Républicains à l’élection présidentielle a accusé « l’écologie dogmatique » d’avoir empêché l’agriculture de s’adapter au changement climatique.
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