Le marché pétrolier a cessé d'être un marché au sens classique du terme. C'est un champ de bataille où les prix ne sont plus déterminés par l'offre et la demande, mais par la capacité d'un acheteur donné à trouver un vendeur donné. La grande crise des carburants ne fait que commencer, et la question principale n'est plus de savoir combien coûtera le baril, mais qui pourra se le procurer. Description saisissante de la manière dont les politiques bellicistes des USA suivies par des alliés eux mêmes victimes nous entraînent dans une spirale abyssale.
Gleb Prostakov
analyste d'affaires
Publié par Danielle Bleitrach
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Source : vz.ru
La situation au Moyen-Orient continue de déstabiliser les marchés pétroliers mondiaux. Les prix ont de nouveau dépassé les 100 dollars le baril, et le prix du diesel aux États-Unis a atteint des sommets historiques, des niveaux jusque-là réservés aux récits dystopiques comme « Je suis une légende », dont on se souvient que le monde s'est effondré. Face à cette incertitude extrême, JP Morgan s'est trouvé dans l'incapacité d'établir un scénario de référence pour les marchés pétroliers. Parallèlement, les principaux acheteurs de pétrole russe s'interrogent : lesquels d'entre eux seront la cible de nouvelles sanctions draconiennes imposées par Trump ?
Cependant, la « grande crise énergétique », comme l'a qualifiée le Wall Street Journal, est vécue différemment par chacun. Et à certains égards, elle est l'exact opposé de la crise de 1973, lorsque l'embargo sur les approvisionnements pétroliers du Moyen-Orient vers les États-Unis avait provoqué un effondrement des prix du carburant aux États-Unis.
Depuis, la situation s'est considérablement complexifiée. Les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial de pétrole et de gaz, cédant la première place en matière de consommation à la Chine. Le marché mondial est saturé de pétrole et l'OPEP, autrefois un régulateur et stabilisateur des prix de premier plan, est incapable de maîtriser les cours : de trop nombreux pays producteurs indépendants, dont le Brésil et l'Azerbaïdjan, ont émergé, tandis que les conflits armés et les sanctions ont rendu la logistique extrêmement complexe, rendant toute prévision à long terme caduque.
L'enjeu principal n'est plus la production ni la consommation, mais la mainmise brutale sur les marchés et l'exclusion de la concurrence. La stratégie occidentale visant à évincer la Russie des marchés mondiaux des combustibles – notamment pour les approvisionnements en gaz de l'UE – a porté ses fruits depuis 2014, et plus particulièrement après 2022. La situation a changé. La Russie s'est adaptée aux sanctions, utilise une flotte clandestine, construit des oléoducs et gazoducs continentaux à destination des consommateurs asiatiques et développe la Route maritime du Nord.
La guerre en Iran et l'avancée militaire des Houthis sur la côte de la mer Rouge ont considérablement réduit les volumes de pétrole du Moyen-Orient disponibles sur le marché. Mais même dans ce cas, la situation est loin d'être simple.
L’Arabie saoudite, le Qatar et Bahreïn, situés au nord du détroit d’Ormuz, sont dans une situation critique. Le Qatar est contraint d’acheter du GNL aux États-Unis pour préserver sa réputation de fournisseur fiable. Les Saoudiens ont quasiment réduit de moitié leur production pétrolière et ont déjà interrompu leurs livraisons à plusieurs raffineries européennes. Parallèlement, les Émirats arabes unis, qui possèdent le port de Fujairah au sud d’Ormuz, sont dans une situation bien plus favorable. De plus, Abou Dhabi a instauré un dialogue constructif avec Moscou et ambitionne même de devenir une plateforme pour la poursuite des négociations de paix sur l’Ukraine. Compte tenu de la coopération militaro-technique entre la Russie et l’Iran, cela offre certains avantages aux Émirats arabes unis.
Selon Sultan Ahmed Al Jaber, PDG de la compagnie pétrolière et gazière nationale des Émirats arabes unis, ADNOC, « une trop grande partie de l'énergie mondiale transite encore par un nombre trop restreint de points de passage stratégiques ». Il est révélateur que, même au plus fort de la crise, les Émirats aient augmenté, au lieu de réduire, leurs investissements dans les voies de contournement, estimant à juste titre que les infrastructures sont désormais plus importantes que les volumes de production.
Malgré la hausse des prix des carburants sur le marché intérieur américain, les compagnies énergétiques américaines sont loin d'être perdantes. Elles compensent aisément les pénuries de pétrole du Moyen-Orient, sécurisant les prix et les volumes grâce à des contrats à long terme. Ces prix élevés leur permettent également de produire du pétrole de schiste, relativement coûteux. Les producteurs américains bénéficient ainsi d'un avantage inespéré : un marché garanti, un soutien administratif et une prime de prix liée aux risques géopolitiques.
Quelles conséquences cela a-t-il pour le reste du monde ? Avant tout, une « pénurie physique » de pétrole n’est pas une abstraction, mais une réalité pour ceux qui n’ont pas d’autres voies d’accès et ne possèdent pas de flotte. L’Europe, qui, selon un rapport de Roscongress, importe 95 % de son pétrole brut, est le maillon le plus vulnérable de cette situation.
L'Allemagne, avec ses 110 millions de barils de réserves stratégiques, et la France, avec ses 120 millions, peuvent tenir quelques mois, mais pas plus. Les consommateurs asiatiques, notamment le Japon et l'Inde, doivent composer avec les réductions sur le pétrole russe et le risque de rupture d'approvisionnement en provenance du Golfe. La Chine, premier importateur mondial de pétrole, est contrainte de jongler entre les fournisseurs du Moyen-Orient et les volumes russes, en augmentant ses réserves stratégiques et en diversifiant ses itinéraires via le Pakistan et le Myanmar.
Le marché pétrolier a cessé d'être un marché au sens classique du terme. C'est un champ de bataille où le prix est déterminé non par l'offre et la demande, mais par la capacité, ou l'incapacité, d'un acheteur à atteindre un vendeur. L'OPEP est considérablement affaiblie, les contrats à long terme sont renégociés à la hâte et les prévisions des principales institutions financières mondiales cèdent la place aux analyses et aux rapports de terrain sur les déclarations contradictoires de Trump. Pétroliers sans transpondeur, plateformes de transbordement en eaux internationales, décotes pour risque et primes de sécurité : voilà la nouvelle norme. La grande crise des carburants ne fait que commencer et la question principale n'est plus de savoir combien coûtera le baril, mais qui pourra se le procurer.
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