Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
blog Vendémiaire

Blog d'actualité politique

Les petits pêcheurs sacrifiés : le gouvernement laisse les navires-usines faire leur razzia près des côtes

Publié le 18 Septembre 2026 par Vendémiaire in France-Politique - société

Des navires-usines dans la Manche, en décembre 2023 (photo d'illustration). - © Émilie Sfez / Reporterre

Des navires-usines dans la Manche, en décembre 2023 (photo d'illustration). - © Émilie Sfez / Reporterre

18 septembre 2026

Malgré des annonces encourageantes et l’accord de la filière, le gouvernement se refuse à interdire la présence des navires-usines au plus près des côtes. En tergiversant ainsi, il met de nombreux pêcheurs artisanaux en difficulté.

Pour les poissons et les pêcheurs-artisans, l’embellie semblait proche. Rapports scientifiques, avis de la filière, sous-entendus du ministère… Tout semblait concorder pour que les navires industriels soient interdits, dès cet hiver, dans la « bande des 12 milles », c’est-à-dire l’espace maritime situé jusqu’à 22 km des côtes.

Cette zone, où se reproduisent de nombreuses espèces de poissons, revêt une importance écologique majeure. Elle est pourtant ouverte aux bateaux de pêche de plus de 25 m de long, français, mais aussi étrangers, en vertu d’anciens accords de voisinage. Avec son pavillon néerlandais, l’Annie Hillina, un chalutier congélateur de 112 m de long capable de capturer en une journée l’équivalent des prises de 1 000 petits bateaux, peut par exemple y larguer ses filets.

« Je ne vois pas pourquoi on s’évertue coûte que coûte à maintenir ce modèle »

Pêcheurs-artisans et associations écologistes réclament depuis des années l’exclusion de ces bateaux de la bande côtière, notamment en Manche. D’après une note scientifique mise au point par des chercheurs de l’institut Agro, les navires industriels (néerlandais pour la plupart) accaparent 45,5 % des poissons pêchés au large des Hauts-de-France. Les harengs, sardines et maquereaux qu’ils capturent ne sont pas débarqués sur le territoire, mais au port d’Ijmuiden, aux Pays-Bas.

Lire aussi : Pêche industrielle : un modèle destructeur massivement subventionné

« C’est absolument dingue, juge Charles Braine, patron pêcheur et président de l’association Pleine mer. Je ne vois pas pourquoi on s’évertue coûte que coûte à maintenir ce modèle. » « On nous parle beaucoup de souveraineté alimentaire, mais en parallèle, on laisse pêcher dans la bande côtière des bateaux qui font tout sauf nourrir les Français  », regrette Dimitri Rogoff, le président du comité régional des pêches de Normandie. Chaque année, les populations de poissons de la Manche s’effondrent un peu plus. Ce bras de mer devrait, selon Dimitri Rogoff, être réservé aux « bateaux à taille humaine, attachés à l’économie du territoire ».

Tous les voyants semblaient au vert pour mettre fin à cette situation le 7 septembre. À l’issue d’un vote historique, la commission Manche-mer du Nord du Comité national des pêches s’était prononcée (avec 10 votes pour, 6 contre et 5 abstentions) en faveur de l’exclusion des navires de plus de 25 m — qu’ils soient français ou étrangers — de la bande des 12 milles.

Un rapport toujours pas rendu public

Ils étaient nombreux, dans la filière, à espérer que le gouvernement suive. Au printemps dernier, la ministre déléguée à la Mer et à la Pêche, Catherine Chabaud, avait déclaré qu’elle souhaitait « informer » les États membres de l’Union européenne concernés de la « volonté possible » du gouvernement de réserver cette zone aux bateaux de moins de 25 m. L’article 20 de la Politique commune des pêches l’y autorise.

Seulement voilà : depuis, rien n’a bougé, malgré le soutien officiel de la filière à cette idée. Afin de rendre cette mesure d’exclusion effective, le gouvernement doit en notifier formellement la Commission européenne et les pays pêchant dans les eaux françaises, au minimum deux mois avant sa mise en place. Rien de tout cela n’a été fait, alors que les navires-usines doivent entamer leur saison de pêche en Manche à la mi-novembre.

Un rapport sur le sujet, commandé par la ministre déléguée à la Mer et rendu début septembre, n’a toujours pas été rendu public, malgré les demandes de la profession et des ONG. Contactés, ni le ministère de la Transition écologique, ni les services de Catherine Chabaud n’ont répondu à nos demandes d’explications.

Lire aussi : « C’est démoralisant » : faute d’aides adaptées, la pêche artisanale se meurt à La Réunion

La situation semble d’autant plus incompréhensible que les navires-usines, contrairement aux pêcheurs artisans, sont peu dépendants de la bande côtière : moins de 1 % de leurs captures totales y sont réalisées, selon la note des chercheurs de l’Institut Agro. « En cas d’exclusion, [ils] auraient sans doute peu de mal à reporter leurs captures à l’extérieur de cette zone », écrivent les scientifiques.

Les petits pêcheurs côtiers, qui créent davantage d’emplois par tonne de poissons capturés, en épuisant moins l’océan, bénéficieraient quant à eux grandement de cette diminution de la pression de pêche. Cet été, le président du comité régional des pêches de Normandie, Dimitri Rogoff, a sondé les pêcheurs actifs dans la zone allant du Mont-Saint-Michel à Cherbourg : 99 % des répondants se sont déclarés favorables à l’exclusion des navires industriels de la zone. Comment comprendre, dans ce contexte, les atermoiements du ministère ?

« Les pêcheurs-artisans sont de moins en moins capables de tenir face à ces ogres »

Charles Braine y voit une « pression » des industriels. Jérôme Jourdain, le secrétaire général adjoint de l’Union des armateurs à la pêche de France (un syndicat patronal comptant parmi ses adhérents des bateaux mesurant jusqu’à 90 m), a jugé dans La Voix du Nord que « les éléments réunis ne suffisent pas à fonder l’interdiction », en attendant les résultats d’une nouvelle étude scientifique et socio-économique. Jérôme Jourdain est par ailleurs président de la commission « environnement et usages maritimes » du Comité national des pêches.

Geoffroy Dhellemmes, le directeur général de France pélagique — filiale française du géant néerlandais de la pêche Cornelis Vrolijk et armateur de deux chalutiers congélateurs, le Prins Bernhard et le Scombrus — a quant à lui affirmé qu’il ne leur serait « pas possible de reporter [leur] activité vers d’autres métiers ou vers d’autres espèces ».

Selon Fabien Randrianarisoa, responsable de campagne pêches industrielles de l’ONG Bloom, le gouvernement pourrait par ailleurs être réticent à l’idée de contrarier les Pays-Bas, qui comptent parmi les dix principaux partenaires économiques de la France. À quel prix ? « À chaque saison, les pêcheurs-artisans sont de moins en moins capables de tenir face à ces ogres. Le ministère sera directement responsable de ceux qui devront mettre la clé sous la porte. »

 

https://reporterre.net/Des-monstres-des-mers-pres-des-cotes-l-Etat-laisse-le-champ-libre-aux-navires-usines

Commenter cet article