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Blog d'actualité politique

Plan d’urgence agricole : « La ministre fait le choix d’enterrer plus de 80 % des paysans »

Publié le 4 Septembre 2026 par Vendémiaire in France-Politique - société

Un champ à Kerlouan (Finistère), le 5 juillet 2026. - © Vincent Feuray / Hans Lucas / AFP

Un champ à Kerlouan (Finistère), le 5 juillet 2026. - © Vincent Feuray / Hans Lucas / AFP

4 septembre 2026

 

Face à la violence des aléas climatiques, le plan d’urgence agricole annoncé par le gouvernement n’est pas à la hauteur, estime le syndicaliste paysan Thomas Gibert. Avec le chercheur Iñaki Garcia de Cortazar Atauri, il esquisse des pistes d’adaptation à cette nouvelle donne climatique.

1,2 milliard d’euros. C’est la somme des aides d’urgence annoncées par la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, vendredi 4 septembre, face à la catastrophe agricole de cet été infernal. Le plan, baptisé « Casi » (pour « canicule, sécheresse, incendie »), ne doit « laisser aucun agriculteur seul », a lancé la ministre. Il vient apporter un soutien économique d’urgence aux fermes dont les finances sont à sec et doit leur permettre de continuer à produire pour éviter que les conséquences de la crise ne s’étendent aux récoltes à venir.

Ce plan sera-t-il à la hauteur ? Rien n’est moins sûr. « Il est totalement scandaleux », réagit Thomas Gibert, maraîcher et porte-parole de la Confédération paysanne, qui dénonce la simple application de mesures déjà existantes. Il craint que de nombreuses fermes ne mettent la clé sous la porte, au profit de l’agro-industrie. Pour lui, le gouvernement ne prend pas la mesure de la violence « incommensurable » de cet été.

Et pour faire face à cette réalité climatique, malgré les alertes scientifiques, « rien ne va assez vite », explique le directeur de l’unité Agroclim de l’Institut national de recherche pour l’agriculture et l’environnement (Inrae), Iñaki Garcia de Cortazar Atauri. Le chercheur et le paysan expliquent à Reporterre les ressorts de cette crise d’une ampleur jamais vue et leurs idées pour y faire face.

 

Reporterre — Que pensez-vous des mesures d’urgence annoncées par la ministre de l’Agriculture ? Vont-elles permettre de sauver à court terme les fermes ?

Thomas Gibert — Pour nous c’est complètement scandaleux : elle a décliné un fonctionnement classique face à une crise historique. Elle annonce 1,2 milliard d’euros, mais la moitié vient du fonctionnement normal de l’indemnité de solidarité nationale (ISN).

Elle a fait le choix d’enterrer plus de 82 % des paysans et paysannes qui ne sont pas assurés depuis la réforme de l’assurance-récolte il y a quatre ans. La majorité des paysans ne va toucher que l’ISN, qui se déclenche au-dessus de 50 % de pertes et n’indemnise que 28 % de ces pertes. Elle se moque de nous. Ces 82 % de paysans vont se retrouver avec des miettes et vont mettre la clé sous la porte.

Il faut tout faire pour qu’aucune ferme ne disparaisse dans ce moment crucial. On sait très bien que l’agro-industrie et les dirigeants de la FNSEA se contenteraient bien de 250 000 paysans en France, alors qu’aujourd’hui on est 360 000. On s’oppose à cette purge qui risque de faire disparaître les structures les plus fragiles au profit des grosses fermes, comme à chaque crise sanitaire ou climatique.

 

On parle de crise « historique ». À quel point cet été a-t-il été catastrophique pour l’agriculture ?

Thomas Gibert — On est face à l’une des pires crises climatiques de mémoire de paysan, peut-être aussi la pire crise économique. La sécheresse et les canicules successives ont eu des conséquences dramatiques sur la production. Toutes les filières sont touchées, même si certaines le sont plus particulièrement, comme les fruits et légumes, ou l’élevage.

« Au-delà de la crainte économique, il y a aussi le moral qui est vraiment à zéro »

Pour l’instant la réponse politique n’est pas à la hauteur. On risque de ne plus avoir assez de paysans et paysannes et on va avoir de grandes difficultés à tout simplement produire dans les années à venir.

Au-delà de la crainte économique, il y a aussi le moral qui est vraiment à zéro. Il va falloir faire gaffe dans les semaines et mois à venir. On demande la mise en place de cellules d’urgence dans chaque département pour détecter les cas les plus critiques, parce qu’on a vraiment peur que beaucoup de drames adviennent dans les fermes.
 

Iñaki Garcia de Cortazar Atauri — 2026 nous a mis face à tous les extrêmes climatiques, concentrés sur une seule année. C’est un peu l’exemple parfait de tout ce qui nous attend.

En début d’année, on a eu des pluviométries qu’on n’avait jamais mesurées. Puis, à partir de la mi-mai, on a commencé à s’inquiéter de cumuls de pluie très déficitaires. Ensuite, les canicules se sont enchaînées, confirmant une fenêtre qui va de mai à septembre. Dans certaines régions, on mesure des températures maximales supérieures en moyenne de 5 °C aux normales depuis le mois d’avril !

L’écart de la moyenne des températures maximales depuis le 1er avril par rapport aux normales. © AgrometInfo

L’écart de la moyenne des températures maximales depuis le 1er avril par rapport aux normales. © AgrometInfo

Cela fait plusieurs années qu’on a des alertes. En 2019, on avait eu une température autour de 47 °C dans certains territoires. En 2021, on a eu un coup de gel massif et on a assez vite compris que ce n’était pas le gel le problème, mais que la végétation était en avance, ce qui rendait vulnérables des pans entiers de nos productions, notamment les arbres fruitiers. Puis, en 2022 et 2023, on a eu des sécheresses massives, longues et sur une grande partie du territoire. En 2024, c’était l’inverse, on s’est retrouvé avec une pluviométrie extrêmement élevée et des déficits de lumière.

« Jusqu’en 2050, la trajectoire climatique est établie. Elle ne changera pas »

Jusqu’ici, on considérait qu’une exploitation agricole risquait d’être confrontée à un extrême climatique tous les dix ans environ. Désormais, les successions d’événements extrêmes exceptionnels deviennent fréquentes. On doit s’habituer à battre des records de température et d’intensité de pluie d’année en année. Tout ce qu’on est en train de vivre aujourd’hui va continuer à augmenter au moins jusqu’en 2050, car cette trajectoire est établie. Elle ne changera pas. Par contre, nous pouvons encore éviter le pire pour la suite.

Cela montre l’urgence de travailler sur l’adaptation de nos systèmes. En parallèle, on alerte sur le besoin de réduire nos émissions de gaz à effet de serre pour rester dans un cadre qui soit encore à peu près gérable.
 

Même si on savait, on est surpris par l’ampleur du phénomène. Comment vivez-vous cette contradiction ?

Thomas Gibert — Je me suis installé il y a dix ans dans le Limousin et j’ai vu l’arrivée des canicules et sécheresses, qui, avant n’existaient pas sur ce territoire. On a déjà commencé à s’adapter, en mettant de la matière organique dans les sols, peu d’animaux à l’hectare, on fait attention aux zones humides, on a des haies, etc. Mais la violence des aléas est incommensurable. On commence vraiment à s’inquiéter de savoir comment on va réussir à produire dans les dix ou vingt ans à venir.

« Dans les réunions qu’on fait avec les paysans en ce moment, c’est régulier que ça finisse en pleurs »

D’autant plus qu’il y a des aléas auxquels on ne peut pas s’adapter. On a eu des cellules orageuses avec de la grêle qui ont tout dévasté. Sur notre parcelle de maraîchage, une tornade s’est formée et a arraché une bâche de serre. On en a pour 4 500 euros pour la remplacer. Et puis, il y a la fatigue, le surplus de travail lié à la chaleur. Il faut abreuver les animaux, irriguer, faire toujours plus.

Donc, se dire qu’il pourrait y avoir des étés pires que celui-ci, c’est extrêmement flippant. Dans les réunions qu’on fait avec les paysans en ce moment, c’est régulier que ça finisse en pleurs. On se demande vraiment comment on va produire et qu’est-ce qu’on va manger demain.
 

À la Confédération paysanne, le plan de la ministre ne vous satisfait pas. Que demandez-vous pour sauver les fermes à court terme ?

Thomas Gibert — Ce qui peut être mis en place, ce sont des mesures économiques. La Confédération paysanne demande une aide forfaitaire pour toutes les fermes qui en ont besoin, de 5 000 euros par actif, soit à peu près à 2 milliards d’euros. On demande aussi un fonds mutuel et solidaire universel, qui ne serait pas seulement financé par les paysans, mais par l’amont de la filière — les fournisseurs d’engrais, de semences, de matériel agricole — et l’aval — l’agroalimentaire, la grande distribution. Ce n’est pas normal que les paysans soient les seuls à porter le risque climatique.

Surtout, on veut des prix rémunérateurs. Cela nous apporterait une bouffée d’air, car c’est aussi la situation économique des fermes qui fait qu’on se retrouve dans des situations éreintantes.
 

Iñaki Garcia de Cortazar Atauri — Cette année a rappelé que l’adaptation va être nécessaire pour toutes les productions et tous les territoires, y compris, par exemple, ceux de l’Ouest, qui pouvaient s’imaginer un peu préservés.

Les travaux de recherche ont eu tendance à se focaliser sur quelques filières comme le maïs, le blé ou la vigne. Mais d’autres filières jusqu’alors moins exposées comme celle des légumes, nécessitaient aussi que l’on se demande comment le changement climatique va changer leur cycle de culture et les zones dans lesquelles on peut produire tel ou tel légume.

J’observe sur le terrain qu’il y a déjà énormément d’associations, d’agriculteurs qui sont en action, qui se questionnent, qui diversifient les productions, qui testent. Par exemple, ils ont démontré que l’on pouvait cultiver du quinoa dans le centre de la France.

Mais pour pouvoir faire ces tests, il faut du temps et accompagner les agriculteurs, y compris dans les échecs. C’est pourquoi l’adaptation va nécessiter des investissements importants, de créer des filières, et des évolutions sociétales. Les consommateurs vont devoir manger différemment, accepter de payer un certain prix. Il faudra aussi penser à la justice sociale, car tout le monde ne pourra pas payer.
 

On a l’impression que l’on connaît les pistes d’adaptation, mais que ça ne va pas assez vite...

Iñaki Garcia de Cortazar Atauri — En tout cas, il y a une prise de conscience : on est beaucoup plus sollicités sur le contenu de nos travaux, par les journalistes, les acteurs des territoires, le milieu agricole, les pouvoirs publics, depuis environ cinq ans.
 

Thomas Gibert — Mais êtes-vous écoutés ? Nous, on participe à des réunions, je pense par exemple à celles sur la crise des engrais chimiques. Dans ces cellules de crise ministérielles, il y a un représentant de la Confédération paysanne, un représentant de la Coordination rurale et douze représentants de la FNSEA sous différentes casquettes qui vont défendre les aides à l’achat d’engrais chimiques pour éviter une chute de la balance commerciale.

Au milieu de cela, il y a l’Inrae, qui dit grosso modo ce que l’on dit : « Il va falloir s’adapter, les crises vont être récurrentes, il va falloir réfléchir à la rotation des cultures et utiliser moins d’intrants. » Nous ne sommes que deux à porter ce message dans un océan de lobbyistes de l’agroindustrie.

Nos dirigeants n’ont d’oreilles que pour les intérêts économiques. Et ils continueront jusqu’à ce que mort s’ensuive. Au vu de la situation, cela me met hors de moi.
 

Iñaki Garcia de Cortazar Atauri — En tant que scientifiques, notre rôle est d’apporter des connaissances en toute neutralité et sans langue de bois. Donc, pour répondre à votre question, non, rien ne va assez vite. Il y a dix ans, on s’était donné l’objectif [via l’Accord de Paris] de réduire nos émissions pour stabiliser la température autour de +1,5 °C en 2050. On l’a déjà dépassé et on sait que dans les meilleurs des cas, on sera à +1,8 °C en France.
 

Du côté de l’adaptation de l’agriculture au changement climatique, le gouvernement vante différents plans déjà mis en place. Mais y met-on suffisamment de moyens ?

Iñaki Garcia de Cortazar Atauri — Je ne sais pas répondre à cela, mais je peux rappeler qu’il existe des travaux qui évaluent le coût de l’adaptation pour l’agriculture. Ils chiffrent cela à plus de 1 milliard d’euros par an selon les scénarios d’évolution du climat, mais aussi de l’agriculture. La science propose des trajectoires et des coûts associés à ces choix, avec des hypothèses de changement de cultures, de pratiques agricoles. Les éléments nécessaires à la prise de décision sont là.

« Impensable qu’il n’y ait pas de nouvelle colère agricole »

Thomas Gibert — Pour nous, le premier levier de l’adaptation, c’est le levier économique. Tant qu’il n’y aura pas de prix minimum garantis rémunérateurs, toute demande pour changer les modes de production restera totalement inaudible. Par ailleurs, toutes les aides qui pouvaient aller dans le sens de l’adaptation de l’agriculture au changement climatique ont été rognées, comme le second pilier de la Politique agricole commune, qui a notamment servi à financer le nouveau système d’assurance privée.

Aucune mesure n’est à la hauteur et, au vu de la situation, de la sécheresse et de l’année d’élection présidentielle qui s’annonce, cela nous paraît impensable qu’il n’y ait pas de nouvelle colère agricole, des mobilisations et des blocages.

 

https://reporterre.net/Plan-d-urgence-agricole-La-ministre-fait-le-choix-d-enterrer-plus-de-80-des-paysans

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