Lors d'une manifestation devant la faculté de science de l'université de Bordeaux, en soutien au mouvement "Stand up for science", le 7 mars 2025. - © Romain Perrocheau / AFP
22 septembre 2026
Contrôle serré du budget, sélection discrétionnaire du personnel ou des étudiants… Tous les leviers existent déjà en France pour permettre à un gouvernement autoritaire de manipuler la science, alerte une note de Terra Nova.
Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump mène des attaques et destructions sans précédent contre la science aux États-Unis. Pourrait-il se passer la même chose en France si le Rassemblement national gagne les élections en 2027 ? En réalité, cela pourrait être bien pire.
C’est ce que s’emploie à démontrer une note du groupe de réflexion Terra Nova, publiée le 17 septembre.
« Ce que Donald Trump a fait aux États-Unis, en s’appuyant sur les pouvoirs bien plus limités que lui accorde un système fédéral et une tradition d’autonomie universitaire séculaire, un gouvernement français hostile à la science pourrait le faire plus vite, plus profondément, et avec moins de résistance », y écrit l’auteur, un haut fonctionnaire dans le secteur de l’enseignement supérieur, qui signe du pseudonyme Maxime Dautry et souhaite préserver son anonymat.
Le caractère très centralisé de l’organisation de l’enseignement supérieur et de la recherche, et la mainmise croissante que s’est arrogé le pouvoir exécutif sur les activités des chercheurs, donnent au gouvernement français de multiples leviers d’action pour modeler la recherche publique selon son propre agenda politique.
Le contrôle opaque des financements
Premier levier à disposition du pouvoir : le budget. La vaste majorité des recettes des établissements d’enseignement supérieur et de recherche sont des subventions et financements publics. Ce qui n’est évidemment pas un problème en soit. Ce qui l’est davantage, c’est la tutelle que le ministère garde sur ce financement, « contrôlé de près et renégocié chaque année, ligne par ligne », souligne le rapport.
L’opacité de la manière dont sont allouées les subventions à chaque université est sans équivalent en Europe, dénonce également la note. Quant à la loi pluriannuelle de programmation de la recherche, justement supposée mettre les chercheurs à l’abri des aléas politiques en assurant un plan de financement de long terme, elle n’est tout simplement plus respectée depuis 2025, et ne l’est pas du tout depuis son entrée en vigueur en 2021 si on prend en compte l’inflation, note le rapport.
L’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance une grande partie de la recherche par une sélection drastique sur appels à projets, souffre également de manque d’autonomie réelle : sa stratégie est largement définie par les ministères, qui sont fortement représentés dans son conseil d’administration.
À travers tous ces outils budgétaires, un gouvernement d’extrême droite aurait donc très facilement de quoi assécher les ressources des disciplines scientifiques qui lui déplaisent, comme les sciences humaines et sociales, ou environnementales. Tout est en place pour sanctionner et réorienter les recherches par des mesures financières discrétionnaires, alerte le rapport.
Nommer les directeurs, refuser les étudiants
Autre levier majeur d’influence : le pouvoir de nomination des dirigeants d’établissements scientifiques par le président de la République. Or, la quasi-totalité des dirigeants de grands établissements verront leur mandat être renouvelé lors du prochain quinquennat.
On trouve notamment : le PDG du CNRS (2030), le PDG du Centre national d’études spatiales (Cnes) (2030), l’administrateur général du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) (2029), le PDG de l’Inserm (2027 puis 2031), de l’Inrae (2028), de l’ANR (2029) et le président du Hcéres (2029). Auxquels s’ajoutent les directeurs généraux de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria) (2028), de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) (2028), de l’Ifremer (2031), de Météo-France (2027), entre autres.
Les capacités d’accueil des étudiants, enfin, sont contrôlées directement par les recteurs, eux-mêmes nommés en conseil des ministres. Les recteurs ont d’abord la main sur les droits d’inscription en premier cycle à l’université. Ils ont également le pouvoir de fixer des quotas de bacheliers originaires d’une autre académie que celle de l’établissement ciblé, pour réguler les flux d’inscription entre métropoles.
Il serait facile d’imaginer un gouvernement hostile aux recherches sur le climat, la sociologie ou autre filière jugée « wokiste », fermer des formations, réduire le nombre de places où cela l’arrange pour les augmenter ailleurs.
Ces perspectives sont d’autant plus inquiétantes que le RN a démontré, dans ses prises de parole comme dans ses votes ou dépôts d’amendement à l’Assemblée nationale, son hostilité à tout un pan de la science. Celle qui contredit sa ligne idéologique.
Députés aux discours climatosceptiques, propos sexistes et méprisants contre la sociologie, volonté de restreindre fortement l’accueil des étudiants étrangers, projet de suppression des agences qui dérangent (Office national des forêts, Ademe…) : les prémices d’une politique trumpiste antiscience sont déjà là.
Une dérive déjà en cours
D’autres acteurs de la recherche et de l’enseignement supérieur dressent le même constat alarmant que Terra Nova. « Partout dans le monde, quand un régime autoritaire arrive au pouvoir, la science est impactée. Des États-Unis de Trump à la Hongrie de Orbán », dit Boris Gralak, directeur de recherche au CNRS et secrétaire général du Syndicat national de la recherche scientifique (SNCS-FSU).
Le chercheur est particulièrement inquiet de l’extension galopante des laboratoires classés en « zones à régime restrictif » (ZRR). Sur des sujets de recherche jugés sensibles et stratégiques pour la nation, ces ZRR permettent au gouvernement de contrôler de manière très serrée qui est autorisé ou non à travailler dans les laboratoires concernés, au risque de dérives inquiétantes.
« Des étudiants, des doctorants ou de nouvelles recrues peuvent se voir refuser l’accès à leur travail par le ministère, sans aucune justification. Tout est en place pour qu’un gouvernement autoritaire trie les personnes sur des critères discrétionnaires », s’indigne Boris Gralak.
La limite de la note de Terra Nova est de cloisonner le danger à l’hypothétique victoire du RN, là où de nombreux chercheurs s’inquiètent d’une dérive déjà en cours, et d’une science de plus en plus affaiblie par la gestion néolibérale du pouvoir.
« Écrire “low tech” est l’assurance de n’avoir aucun financement »
Sans parler des attaques contre « l’islamogauchisme » fantasmé de l’université, par l’ex-ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche en 2021, ou de la censure de colloques universitaires par ce même ministère.
« La science est déjà extrêmement orientée aujourd’hui. À travers des indicateurs de performance inadaptés à certains types de recherche, à travers le mise en compétition permanente des chercheurs ou à travers les financements. Écrire “IA” dans un projet de recherche permet de lever beaucoup d’argent, écrire “low tech” est l’assurance de n’avoir aucun financement », illustre Élodie Vercken, écologue et directrice de recherche à l’Inrae.
La chercheuse, comme beaucoup de ses collègues, plaide pour un retour massif aux financements pérennes de la recherche, à rebours de la généralisation de ces dernières décennies des financements par appels à projet, épuisants parcours du combattant pour les chercheurs, qui se concluent souvent par une fin de non-recevoir.
Il y a urgence à sauver la recherche, répètent depuis des années les scientifiques, et à repenser de fond en comble son autonomie et ses garde-fous contre le pouvoir. Faute de quoi, aujourd’hui, « mettre la science au pas », conclut Terra Nova, ne nécessiterait pas de coup d’État, ni la moindre réforme. « Ce pourrait n’être qu’une formalité administrative. »
/image%2F1580173%2F20260922%2Fob_14f500_capture-d-ecran-2026-09-22-132621.png)