22 septembre 2026
L’objectif de 1,5 °C de réchauffement global en 2100, qui semble de plus en plus irréalisable, amène avec lui son lot de solutions miraculeuses. De quoi faire de l’urgence climatique une simple variable d’ajustement, craignent certains scientifiques, qui plaident pour abandonner cet objectif.
Faut-il jeter aux oubliettes l’objectif de limiter le changement climatique à 1,5 °C en 2100, et concentrer nos efforts sur des ambitions plus réalistes et immédiates ? Le débat, loin d’être anodin, agite depuis de nombreuses années la communauté des climatologues.
La plupart des scientifiques savent depuis longtemps qu’il est trop tard pour empêcher le climat de dépasser 1,5 °C de réchauffement global, du fait de l’insuffisance des politiques climatiques. Mais cet échec revêt un caractère un peu plus officiel depuis le 2 septembre, et la publication d’un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) qui acte de ce dépassement à venir.
Pour autant, l’organisme onusien n’abandonne pas l’objectif de 1,5 °C. Fixé depuis 2015 par l’Accord de Paris, il reste l’horizon à atteindre en 2100. Pour y arriver, il s’agirait maintenant de « limiter » et « gérer le dépassement de 1,5 °C », puis de « renverser le changement climatique », selon les termes du rapport, grâce à des technologies permettant d’éliminer et stocker le carbone de l’atmosphère pour refroidir le climat.
Des solutions démesurées
C’est là que les choses se compliquent : revenir à 1,5 °C en 2100 implique nécessairement le recours à ces technologies, regroupées sous l’acronyme CDR (Carbon Dioxide Removal). Or, celles-ci charrient de nombreux problèmes.
Une grande partie de ces CDR consiste à utiliser la capacité de captation du carbone de l’atmosphère par les végétaux et les sols. Notamment en cultivant des plantes puis en les brûlant pour produire de l’énergie, tout en captant le CO2 émis dans l’opération pour le stocker dans le sous-sol (ce sont les Beccs, acronyme anglais pour bioénergie avec captage et stockage du carbone).
D’autres types de technologies fondées sur les plantes existent, mais aucune n’est transposable à l’échelle gigantesque nécessaire pour avoir un effet sérieux sur le climat, comme le résumait Reporterre dans cet article. Pire : les quantités de Beccs ou de reforestation envisagées pour revenir à 1,5 °C dans certains scénarios climatiques menacent gravement les écosystèmes et l’alimentation humaine, en accaparant massivement des terres arables.
Dans les scénarios les plus délirants, développés après l’Accord de Paris et pointés notamment pour leurs dérives par le Stockholm Environment Institute, le recours aux Beccs consommerait 3 milliards d’hectares de terres arables. Soit jusqu’à deux fois la superficie actuellement cultivée dans le monde.
Le narratif des industries fossiles
Toutes les autres technologies imaginées pour remplacer les Beccs souffrent des mêmes limites. Les CDR marins, qui consistent à stimuler la captation chimique et organique du carbone dans l’océan, ont une efficacité douteuse et pourraient perturber dangereusement l’océan et ses écosystèmes. Quant aux machines à aspirer directement le CO2 dans l’air, elles sont beaucoup trop chères et énergivores. Sans parler des capacités du sous-sol à stocker le carbone, qui pourraient être bien plus limitées que prévu.
L’Académie des sciences résumait, dans un rapport de 2025, l’état des connaissances sur ces technologies : elles pourraient être utiles, à la marge, pour nous aider à atteindre le zéro émission nette, mais penser qu’elles puissent être déployées massivement pour refroidir le climat et revenir sous 1,5 °C est extrêmement spéculatif et leur sûreté n’est absolument pas garantie.
« On est dans une impasse »
« Ces CDR sont intégrés aux scénarios car on demande aux chercheurs de trouver des scénarios à 1,5 °C mais, pour moi, ces hypothèses ne sont pas pertinentes. On est dans une impasse », résumait à Reporterre en 2023 le climatologue Philippe Ciais.
Le chercheur pointe ici du doigt l’effet pervers principal de cet objectif climatique intenable de 1,5 °C. Cette injonction à réaliser l’infaisable pousse les modélisateurs à introduire dans leurs courbes des solutions miraculeuses, les CDR, d’une manière complètement irréaliste.
Or, pour leurs détracteurs, ces scénarios technophiles de « dépassement temporaire » de 1,5 °C nourrissent l’illusion que réchauffer la Terre n’est finalement pas si grave puisqu’on pourra revenir en arrière plus tard.
L’imprégnation dans l’opinion publique d’un tel narratif risque, in fine, de servir les intérêts de l’industrie fossile. La nécessaire baisse drastique et immédiate de leurs émissions se trouvant opportunément relativisée par l’apparition miraculeuse des « émissions négatives » des CDR.
Batailles sémantiques
Les auteurs du récent rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement ont bien conscience de cet écueil puisqu’ils insistent à de nombreuses reprises sur le fait que les CDR ne pourront aucunement remplacer le besoin de réduire massivement et immédiatement nos émissions de gaz à effet de serre.
Mais le cheval de Troie rhétorique est là. La genèse de l’émergence de ces technologies dans les négociations climatiques n’a, à ce titre, rien d’anodin, rappelle Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l’environnement : « La notion d’émissions négatives a d’abord été poussée par l’industrie fossile, dès les années 1990, via les technologies de captage et stockage du carbone », dit-il.
Les batailles sémantiques entre diplomates ont introduit des termes dont les nuances en disent beaucoup sur leurs intentions sous-jacentes. « Dès le départ, dans l’Accord de Paris et même dans la CCNUCC [la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques adoptée en 1992 et à l’origine des COP sur le climat], on parle de stabiliser les “concentrations” de carbone et non pas les “émissions”. La porte était ouverte aux CDR », dit Lou Stührenberg, doctorante aux Mines Paris-PSL, dont le sujet de thèse porte sur la construction de scénarios d’atténuation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).
« On est dans un récit simpliste »
Évoquer un objectif en degrés Celsius, plutôt qu’un objectif de suppression des émissions globales de carbone à une échéance donnée, permet également d’entretenir le flou sur les moyens d’y parvenir — ou de faire semblant d’y parvenir.
« On est dans un récit simpliste, voire une idéologie autour de cet indicateur de température moyenne de la Terre, critique Éric Guilyardi, climatologue au laboratoire Locean de l’Institut Pierre-Simon Laplace. Avec tout un vocabulaire associé, “overshoot” [dépassement de 1,5 °C], “peak shaving” [écrêter le pic de dépassement], etc. Cela entraîne d’un côté des propositions de solutionnisme technologique axé sur cette température moyenne et, de l’autre, de l’anxiété, voire de la peur, au lieu d’avoir un vrai débat sur la société que l’on veut. »
Pas de consensus scientifique
Au sein même de la communauté des chercheurs qui modélisent les scénarios de nos trajectoires climatiques, la relation à l’objectif de 1,5 °C et aux CDR est ambivalente. « Pour certains, recourir à ces technologies sert à montrer par l’absurde qu’on n’est pas à la hauteur de nos objectifs. Pour d’autres, la technologie est réellement une solution », relate Lou Stührenberg.
« Est-ce qu’il faut essayer de stabiliser le climat à 1,8 °C, ou est-ce que ça vaut la peine d’entreprendre des efforts pour redescendre à 1,5 °C ? Il n’y a aucun consensus là-dessus, c’est de la science en train de se faire », dit Roland Séférian.
Le climatologue est auteur principal et coordinateur, pour le prochain cycle de rapports du Giec, attendus pour 2028, d’un chapitre précisément dédié à l’évaluation de ces scénarios de dépassement et des technologies associées.
Le fait que le Giec s’empare du sujet est révélateur de la montée en puissance de ces CDR. Le chercheur fait valoir, lui, l’importance de développer de meilleures connaissances sur le sujet. « Avec le rapport à venir, nous disposerons pour la première fois d’une évaluation des capacités de refroidissement réellement possibles des CDR. Ce chiffre va rebattre les cartes. »
La géoingénierie en embuscade
Le climatologue ne conteste pas les nombreux risques et biais associés à la logique de dépassement et de recours aux émissions négatives. Mais il rappelle que l’on aurait, aussi, beaucoup à perdre à renoncer à l’indicateur clé de l’Accord de Paris.
« Cet accord est le fruit de 40 années de diplomatie et de travail des négociateurs. Même si l’on a dépassé la cible, elle fait office de signal d’alarme, elle suscite des débats. Alors que si l’on fait sauter l’objectif de 1,5 °C, on entre dans un nouveau cycle de négociation énorme qui nous mènera vers une température encore plus haute », craint-il.
Lire aussi : La géoingénierie : une stratégie pour sauver le capitalisme, pas le climat
Quitte à faire le jeu de ce que les auteurs Andreas Malm et Wim Carton appellent « l’idéologie du dépassement » ? C’est-à-dire la priorité absolue donnée aux intérêts économiques dominants, en faisant de l’urgence climatique une simple variable d’ajustement « dépassable ». « J’ai bien conscience de la dangerosité de la rhétorique solutionniste des CDR. Mais je pense malheureusement que l’on n’a pas de meilleure solution que de conserver cette sentinelle, et ce feu rouge de 1,5 °C », dit Roland Séférian.
Reste une dernière menace, peut-être la pire, qui pointe à l’horizon. Celle qu’après ces technoglogies, le recours à des techniques de géoingénierie finisse également par paraître inévitable. Il ne s’agirait plus de simplement capter du carbone mais de tenter de refroidir le climat par des procédés encore plus aléatoires et dangereux, comme la modification du rayonnement solaire via l’injection de particules dans l’atmosphère.
« Avant, on critiquait les Beccs et maintenant tout le monde en met dans ses scénarios. Il pourrait arriver la même chose pour la géoingénierie. J’ai pu entendre ce genre de discours dans des conférences de modélisateurs du climat. Les CDR pourraient contribuer à déplacer la fenêtre d’Overton technologique et finir par rendre la géoingénierie acceptable », dit Lou Stührenberg.
Avec la même dynamique implacable, poussée par le capitalisme fossile : toujours émettre davantage, puis mettre le monde devant le fait accompli des conséquences désastreuses de ces renoncements, en arguant que seul le recours aux technologies miraculeuses peut maintenant éviter le pire.
https://reporterre.net/Renoncer-a-l-objectif-de-1-5-oC-le-debat-qui-divise-les-climatologues
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