La sécheresse a contraint les autorités à placer 74 départements en situation de « crise » pour l’eau potable. - © Isabelle Souriment / Hans Lucas / AFP
15 septembre 2026
Malgré un hiver pluvieux, la sécheresse connue par la France cet été bat tous les records. Si ce phénomène se répète les prochaines années, la situation deviendra « très critique » pour l’eau potable, alerte l’hydrogéologue Luc Aquilina.
La pluie est retombée par endroits ces dernières semaines, mais la sécheresse perdure : en ce mois de septembre, 74 départements français sont en situation de « crise » pour l’eau potable, soit le niveau d’alerte maximum. En parallèle, près de 1 cours d’eau sur 2 est touché par des ruptures d’écoulement ou des assecs (assèchement temporaire, partiel ou total), tandis que 61 % des nappes phréatiques sont en dessous des normales mensuelles, selon le Bureau de recherches géologiques et minières.
Pour analyser cette situation que beaucoup qualifient d’inédite, nous avons échangé avec Luc Aquilina, hydrogéologue et professeur à l’université de Rennes, où il est titulaire de la chaire eau et territoires.
Reporterre — À la mi-septembre, la grande majorité du pays est toujours soumise à d’importantes restrictions sur l’eau potable. Comment en est-on arrivé là ?
Luc Aquilina — La première chose, c’est l’impact des canicules que nous avons connues cet été : nous avons passé trois mois à osciller autour de 30 °C, voire 40 °C. À cela s’est ajoutée l’absence de pluie sur une longue période : cet été, on a eu des précipitations 40 % inférieures aux normales. L’organisation des masses d’air ne s’est pas faite comme d’habitude, avec des précipitations qui viennent de la façade atlantique et passent par la Bretagne. Résultat : les deux phénomènes se sont renforcés. Les fortes températures ont eu pour effet de transformer en vapeur le peu d’eau qu’il restait dans les sols, accentuant la sécheresse.
« Même un hiver pluvieux ne protège pas »
Ce qui est inquiétant, c’est la rapidité à laquelle ça s’est mis en place, puisqu’on a démarré en février avec tous les voyants au vert. On a eu un hiver très pluvieux, toutes les nappes étaient remplies au maximum… Trois mois après, c’était déjà la catastrophe. On avait déjà des sols dans un état très préoccupant. La conclusion, c’est que même un hiver pluvieux ne protège pas.
Comment expliquer qu’il ne reste rien de toute cette eau accumulée cet hiver ?
Tout simplement parce qu’il s’est arrêté de pleuvoir au printemps ! Or, à cette période, la végétation a besoin d’eau et pompe au maximum pour se développer. Si on ajoute à cela le fait qu’il a fait chaud dès le mois de mai, ça explique qu’on ait basculé si vite dans une situation critique.
Pour l’hydrogéologue Luc Aquilina, « il faudra attendre le mois d’octobre, souvent plus pluvieux, pour que les sols se réhumectent ». © Scandola Graziani / Reporterre
Durant l’été, il y a aussi de plus fortes pressions sur l’eau, liées à l’irrigation agricole ou au tourisme, par exemple, qui accroît la demande sur certains territoires, près des côtes notamment. On se retrouve donc avec une ressource plus faible et des prélèvements estivaux plus importants.
Diriez-vous que la sécheresse qu’on vit en ce moment est inédite ?
Globalement, c’est la première fois qu’on vit cela de façon aussi intense et aussi longue avec, en plus, une succession de vagues de chaleur. Mais ça n’a rien de surprenant. Le fait d’avoir une période très sèche et très chaude pendant l’été, qui dure plus longtemps qu’avant, avec des températures plus élevées… c’est exactement ce que tous les climatologues racontent depuis vingt ans.
Tous les scénarios du changement climatique prévoient que, même si on maintient à peu près le même niveau de précipitations à l’échelle annuelle, la répartition sera différente : on aura davantage de précipitations en hiver et moins en été, avec une période estivale qui s’étend de mai à octobre. Ce qu’on a vécu cet été colle complètement à ces prévisions.
« Des hivers très froids et des étés pluvieux, ça n’arrivera plus »
Alors, oui, on compare souvent avec la grande sécheresse de 1976… Mais, à l’époque, la probabilité que ça arrive, c’était une fois tous les 200 ans. Aujourd’hui, on va être sur un temps de retour beaucoup plus court. Ce sera peut-être une année sur trois, voire une année sur deux d’ici à 2050.
Une autre manière de le dire, c’est que le climat que des gens de mon âge [63 ans] ont vécu quand ils étaient enfants, on ne le retrouvera plus jamais. Des hivers très froids et des étés pluvieux, ça n’arrivera plus. Je suis né à Cherbourg, en Normandie. Quand j’étais jeune, il arrivait souvent qu’il pleuve pendant quinze jours en août. Une petite pluie fine qui arrosait les jardins. Eh bien ça, ça a déjà disparu.
Sur les cartes du site gouvernemental Vigieau, on observe de fortes disparités géographiques qui peuvent sembler contre-intuitives : l’Hérault, par exemple, n’est pas en situation de crise pour l’eau potable, alors que c’est un département où il a fait très chaud. En revanche, la Bretagne est entièrement en rouge. Comment l’expliquer ?
D’abord, la pluviométrie est variable d’une région à l’autre : il y a des endroits où il n’a pas plu du tout et d’autres où il est quand même tombé quelques millimètres. Mais surtout, le sol et le sous-sol sont très différents d’une région à une autre, donc ont une capacité plus ou moins importante à stocker de l’eau, à la préserver même s’il ne pleut pas.
Si on prend l’exemple de la Bretagne, 75 % de l’eau potable provient des eaux de surface, comme les rivières, particulièrement vulnérables à la sécheresse à cause de l’évaporation. Or, les nappes qui les alimentent sont nombreuses, mais peu profondes et elles ont un faible volume. Résultat : elles se remplissent très vite et se vident très facilement au printemps. Il n’y a donc pas beaucoup de « réserve » en cas de sécheresse.
À l’inverse, dans certains endroits, les nappes sont localisées dans une formation géologique en profondeur, avec un volume beaucoup plus important. Elles sont ainsi beaucoup plus stables, mieux protégées que les nappes bretonnes. Ce qui explique aussi les disparités régionales face à la sécheresse.
Pourtant, nous avons eu de la pluie ces dernières semaines, n’est-ce pas suffisant pour recharger les nappes ?
Aujourd’hui, nous faisons face à un déficit qui est vraiment trop important. Il faut d’abord recharger le sol, pour qu’ensuite, l’eau s’infiltre vers les nappes. C’est comme quand on fait du café avec une cafetière électrique : on met du café dans un cône, on met de l’eau par-dessus et il faut un certain temps avant que ça traverse. Là, c’est le même principe.
Le problème, c’est que les dernières pluies ont été assez drues et que les sols sont extrêmement secs, donc ils n’arrivent pas à absorber l’eau, qui ruisselle ou s’évapore de nouveau. Résultat : les pluies intenses ou les pluies d’orage ne rechargent pas efficacement les sols et les nappes. Il faudra attendre le mois d’octobre, souvent plus pluvieux, pour que les sols se réhumectent.
Outre l’état d’assèchement des sols, quelles sont les conséquences de cette sécheresse sur notre quotidien ?
La première chose, c’est la pression sur l’eau potable. Aujourd’hui, il y a des communes où les habitants sont concernés par des mesures d’approvisionnement d’urgence comme la distribution de bouteilles d’eau, voire des coupures d’eau [1]. La crainte, c’est surtout la succession des années comme celle-ci. Si les nappes ne se rechargent pas plusieurs années de suite, même quand elles sont très profondes, alors ça risque de devenir très critique pour l’eau potable.
« L’agriculture a subi un terrible préjudice, parce qu’elle n’est absolument pas adaptée »
Derrière, ça pose la question du partage, c’est-à-dire quels sont les usages prioritaires de l’eau ? D’ailleurs, cet été, on a déjà commencé à établir des priorités, avec les arrêtés sécheresse : tout d’un coup, on nous a interdit de laver la voiture, d’arroser le jardin, de remplir les piscines…
Et puis, évidemment, il y a aussi l’agriculture, qui a subi un terrible préjudice, parce qu’elle n’est absolument pas adaptée. Des gens ont vu mourir 20 % de leurs poulets cet été, sans compter les récoltes perdues… Les solutions qu’on a trouvées pour y remédier, comme les mégabassines, ne sont pas de bonnes idées : on stocke de l’eau dans de très mauvaises conditions, avec des risques d’évaporation et de développement microbien. Tout ça pour maintenir un système dont on ne cesse de démontrer qu’il n’est pas viable.
Enfin, les écosystèmes ont aussi été durement affectés par la sécheresse. Tous les petits ruisseaux et les zones humides asséchés ont été durablement perturbés. Quand ça ne dure pas longtemps, les micro-organismes rentrent en dormance, les bestioles se planquent dans la boue. Elles attendent que ça passe, que l’eau revienne. Elles sont habituées à ça. Mais quand ça dure trois mois et que les températures grimpent… Eh bien toute cette vie crève.
L’un des secteurs les plus affectés par cette situation est l’agriculture. Que préconisez-vous pour qu’elle puisse faire face à ces sécheresses extrêmes à répétition ?
La seule solution, c’est de transformer le modèle agricole vers une production qui soit moins intensive, plus locale, de meilleure qualité et mieux adaptée à ce nouveau climat très sec. Mais il ne faut pas seulement penser en termes d’adaptation au changement climatique, il faut aussi penser en termes de santé et de qualité de l’eau. Car on ne peut pas dissocier la question de l’accès à la ressource de celle des pesticides qui la polluent
Il faudrait aussi changer notre alimentation, en mangeant moins de viande et de produits industriels, dont la production est extrêmement gourmande en eau.
Pour opérer cette transition agricole, on a quand même l’argent de l’Europe, la fiscalité, etc. On aurait des leviers pour encourager l’agroécologie et l’agriculture biologique, ce qu’on ne fait pas du tout actuellement.
Quand on voit que les réactions des mouvements d’extrême droite, voire même de droite, c’est de dire que c’est la faute des écolos, ça m’inquiète beaucoup. Ça signifie que ce sera d’autant plus compliqué de faire entendre la voix de la nécessité de changer les choses et de commencer à penser un monde différent.
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