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Blog d'actualité politique

« Requiem pour Gaza » Joe Sacco : « Il faut se confronter à la réalité de ce qu’est un génocide »

Publié le 24 Septembre 2026 par Vendémiaire in Entretiens, France - Culture, Moyen Orient-Asie Mineure

«  Requiem pour Gaza  » Joe Sacco : « Il faut se confronter à la réalité de ce qu’est un génocide »
Joe Sacco à Paris en septembre 2026. - © Joël Saget / AFP

Joe Sacco à Paris en septembre 2026. - © Joël Saget / AFP

24 septembre 2026

Auteur avec Chris Hedges de « Requiem pour Gaza », le dessinateur Joe Sacco revient, dans cet entretien, sur la situation en Palestine et montre à quel point le génocide affecte la démocratie et les libertés des pays occidentaux.

Joe Sacco est un dessinateur réputé pour avoir quasiment inventé la BD reportage, en élaborant son œuvre à partir d’enquêtes de terrain sur des situations de guerres ou de drames humains. Depuis plus de trente ans, il travaille sur la Palestine, et vient de publier avec Chris Hedges Requiem pour Gaza (éd. Futuropolis), un livre de récits et de bande dessinée écrit à partir de témoignages de familles ayant fui Gaza, recueillis dans un camp de réfugiés palestiniens en Égypte. Dans cet entretien, il montre à quel point le génocide qui se déroule en Palestine affecte la démocratie et les libertés des pays occidentaux.




Reporterre — Que se passe-t-il à Gaza ?

Joe Sacco — C’est un génocide. Et ce génocide n’est pas terminé. 10 personnes ont été tuées aujourd’hui, 15 hier. Il se poursuit au ralenti, ce qui permet aux médias de se dire : « L’histoire est terminée ou est gérable dans une certaine mesure. » Du coup, elle ne bénéficie plus de la même attention qu’auparavant. Et d’autres événements se déroulent dans le monde qui détournent l’attention des gens. Les Palestiniens à Gaza vivent dans des conditions épouvantables, principalement dans des tentes ou dans des bâtiments détruits. Ils sont pratiquement à la merci des éléments. Gaza est une mer de décombres.

Et dans ces décombres, il y a toutes sortes de produits chimiques toxiques, de poussières, d’amiante. Il y a aussi ce qui se passe en Cisjordanie [un territoire occupé par Israël depuis 1967, qui, avec Gaza, forme le territoire palestinien], avec l’expropriation continue de terres, la destruction d’oliviers, l’interdiction faite aux gens de récolter les olives, l’occupation de bâtiments, et l’afflux croissant de colons. L’armée israélienne protège les colons pendant qu’ils commettent ces exactions.

Extrait de «  Requiem pour Gaza  ».

Extrait de « Requiem pour Gaza ».

Faites-vous une distinction entre ce qui se passe en Cisjordanie et ce qui se passe à Gaza ?

C’est la même logique, mais j’ai du mal à imaginer pire que ce qu’il s’est passé à Gaza. Peut-être que, comme les colons et les Palestiniens y vivent relativement près les uns des autres, il est difficile de simplement bombarder les gens jusqu’à les faire disparaître. Mais les Israéliens pourraient expulser les Palestiniens, ou les confiner dans de tout petits bantoustans [1]. Les Palestiniens vivent déjà dans des bantoustans à cause du système de postes de contrôle qui les empêche de se déplacer d’un endroit à un autre.



Les bantoustans, comme autrefois en Afrique du Sud. Peut-on considérer qu’il y a un apartheid en Palestine ?

Bien sûr que c’est un apartheid. Il y a un réseau routier pour les colons et un autre pour les Palestiniens. Il y a des cartes d’identité qui permettent aux gens d’aller ici ou là, ou de n’aller nulle part. Il y a toutes sortes d’obstacles pour accéder aux soins médicaux, pour se rendre à l’école. C’est un système complètement distinct. Les Israéliens veulent opérer une annexion de fait.



Comment expliquer une telle situation ?

Ce qui se passe en dit long sur la communauté internationale et en particulier sur l’Occident. On a assisté à l’effondrement du droit international qui s’est mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Cela n’affecte pas seulement les Palestiniens. Cela nous affecte également dans la mesure où il existe une impunité pour Israël que l’Occident accepte. Quels que soient les défauts du système de droit international, il a disparu. Alors de quelles protections disposons-nous ? Peut-il nous arriver n’importe quoi ? N’y a-t-il aucun recours ?

« Une véritable tentative d’étouffer la liberté d’expression »

Et puis on a constaté dans les sociétés occidentales une véritable tentative d’étouffer la liberté d’expression. Aux États-Unis, les systèmes universitaires se sont souvent pliés aux volontés de Trump et de son administration. Les gens qui protestent ont peur de perdre leur emploi. L’idée est que si vous critiquez Israël, vous êtes antisémite. C’est évidemment absurde. Et cela a de graves implications pour la liberté d’expression et pour les personnes qui s’opposent au génocide.

Les institutions libérales sont attaquées par nos propres gouvernements. Les médias ont peur. Aux États-Unis, une grande partie de la population est désormais plus favorable aux Palestiniens qu’aux Israéliens. Ce n’est pas arrivé par l’information des médias, mais malgré les médias et le blackout médiatique imposé par Israël et ses soutiens, car les gens reçoivent des images et des vidéos non filtrées de Gaza via des plateformes comme TikTok.

Extrait de «  Requiem pour Gaza  ».

Extrait de « Requiem pour Gaza ».

Le grand changement ne remonte-t-il pas au 11 septembre 2001, avec l’attaque du World Trade Center ?

On pourrait tracer un fil depuis le Patriot Act, qui a marqué en 2001 le début de l’érosion des libertés civiles américaines, jusqu’aux interventions américaines en Irak, puis ce qui s’est passé avec la Syrie, avec la Libye.

 

Des ministres israéliens ont dit que les Palestiniens n’étaient pas des êtres humains. En soutenant Israël, nos gouvernements acceptent cette déshumanisation, et le fait de considérer que toutes les vies ne se valent pas. Cela n’enterre-t-il pas l’idéal d’universalisme posé au siècle des Lumières ?

Si, tout à fait. Nous devons nous battre pour préserver ce qu’il y a de bon dans les Lumières, les droits de l’Homme, l’idée selon laquelle tous les humains sont créés égaux. Il y a toujours eu des exceptions — les Palestiniens ont constitué une exception, les Arabes, une exception, les Africains, une exception. On pouvait espérer que nous parviendrions à faire que ces idées soient réellement universelles. Mais cette période, quel que soit le nom qu’on lui donne — les Lumières —, est désormais révolue.



Que pouvons-nous faire ?

J’aimerais dire que faire pression sur nos gouvernements peut changer les choses. La grande majorité des Étasuniens pensent désormais : « Ce qu’Israël fait est inacceptable. Cela ne devrait pas arriver aux Palestiniens. » Si nous vivions dans une démocratie où nos représentants défendent les opinions des gens, alors peut-être que quelque chose pourrait changer. Mais représentent-ils nos opinions ou sont-ils à la solde de lobbies comme le lobby israélien de l’Aipac [L’American Israel Public Affairs Committee est un lobby créé en 1963 aux États-Unis visant à soutenir politiquement Israël], aux États-Unis ?

Des gens comme Donald Trump, Pete Hegseth [secrétaire à la Guerre des États-Unis] et Marco Rubio [équivalent au ministre des Affaires étrangères] agissent comme s’ils représentaient les États-Unis ou l’Occident. Ce n’est pas le cas. Ils ne représentent qu’eux-mêmes et leur propre fanatisme. Alors, que faut-il sauver de l’Occident ? Je ne veux pas que Trump soit suivi par le suivant, puis par le suivant. Cela doit cesser pour que nous puissions construire autre chose.



Menace fasciste, chaos climatique… on commence à comprendre qu’il n’y a pas de refuge. À Gaza encore moins qu’ailleurs...

Aux yeux des pouvoirs en place, nous sommes des pions. Aujourd’hui, les pouvoirs se battent pour des ressources limitées comme le pétrole et le gaz naturel, qui alimentent la crise climatique. À un moment donné, tout cela aura disparu. Que feront-ils alors ? Ils se battront pour l’eau, je pense. J’ai réalisé un reportage sur des exilés africains arrivant en Europe, et un homme du Ghana m’a raconté que dans son village, on vivait autrefois grâce à la rivière, mais que celle-ci s’était transformée en ruisseau à cause du changement climatique. Du coup, les gens sont partis en ville.

Les gouvernements vont-ils réfléchir moralement à la question et se dire : « Nos ressources sont très limitées. Nous devons désormais changer notre mode de vie. Comment allons-nous nous y prendre ? » Ils se disent plutôt : « Au Groenland, la glace fond. Il y a des ressources là-bas. Comment puis-je m’emparer du Groenland pour en tirer profit ? » Ils essaient de trouver un avantage dans l’effondrement. C’est de la folie. Le citoyen lambda ne souhaite pas que cela arrive.

« Les personnes qui nous gouvernent veulent le pouvoir quelles que soient les circonstances, et ils se moquent du reste du monde »



Aujourd’hui, il existe un fossé énorme entre cette minuscule minorité qui nous gouverne et la plus grande partie des gens, cela n’explique-t-il pas cette situation ?

Les personnes qui nous gouvernent veulent le pouvoir quelles que soient les circonstances, et ils se moquent du reste du monde. Trump et beaucoup de milliardaires comme Elon Musk ou Mark Zuckerberg ont un comportement sociopathique. Quel que soit le tort qu’ils causent à la société, on n’a pas notre mot à dire. L’idée qu’il existe un contrat social dans lequel nous, en tant que citoyens, pouvons façonner notre avenir, semble abandonnée.



Comment serait-il possible d’inverser ce mécanisme ?

La réponse la plus simple est qu’il faut s’organiser et se battre pour nos droits. Si c’est possible de le faire par les urnes, faisons-le par les urnes. Martin Luther King ne se présentait pas à des élections, mais il a réussi à changer les choses. Il semble que la seule façon dont nos systèmes fonctionnent, c’est quand on fait pression sur les hommes politiques, quand on les destitue, quand on les humilie, quand on descend dans la rue.

Nous sommes dans le genre de situation où c’est soit la rue, soit la mort. Dans l’histoire, des mouvements ont renversé des systèmes entiers. La Révolution française a mis fin à la monarchie. J’espère que le nombre fera pencher la balance.

Mais aujourd’hui, tout tourne autour du capitalisme et il n’y a pas vraiment d’approche collective. Aux États-Unis, les gens sont atomisés, ils ne pensent pas collectivement. Dans les années 1930, ils le faisaient. Les travailleurs étaient assez unis, menaient des actions syndicales, occupaient des usines. La seule façon dont nous pouvons faire face au système, si nous voulons y faire face, c’est par la non-violence, de manière collective. Sinon, on va se retrouver avec des petits groupes comme ceux des années 1970, telle la Fraction armée rouge [organisation d’extrême gauche en Allemagne qui a pratiqué l’assassinat politique], qui décideront entre eux, à dix ou douze, que la façon de changer le monde est de faire sauter ceci ou cela. Peut-être que la décision sera prise de répondre à la violence par la violence. Mais cela devrait être une décision collective. C’est à nous d’en décider.



À Gaza, la non-violence n’a pas fonctionné : lors de la « Grande marche du retour », en 2018, une marche pacifique près de la frontière, réunissant des hommes, des femmes et des enfants palestiniens, près de 200 personnes ont été tuées par les forces israéliennes.

La non-violence fonctionne quand il y a quelque chose qui y répond. L’espoir était que la communauté internationale, qui ne cesse de dire aux Palestiniens d’être non-violents, réagirait en faisant pression sur Israël pour qu’il mette fin à cela, ou qu’il accorde aux Gazaouis simplement un peu d’espace pour vivre et la possibilité de jouir d’une partie de nos libertés.

Mais la communauté internationale n’a rien fait, les médias n’en ont pratiquement pas parlé. Cette manifestation n’a rien changé. Il faut réfléchir à la façon dont les gens réagissent lorsqu’ils sont acculés. Je ne sais pas comment le Hamas a décidé de la suite des événements, mais il a réagi de manière très brutale.



Quel regard portez-vous sur le 7 octobre 2023 ?

C’était un acte de résistance, mais c’était aussi une atrocité. Des crimes ont été commis. J’ai été très choqué par le nombre de personnes tuées lors du festival de musique ce jour-là. Quand on y réfléchit, on n’est pas surpris que les gens aient voulu se venger, mais ça ne rend pas pour autant cette réaction justifiée. J’étais sous le choc.

Et si Israël s’était simplement arrêté pour laisser tout le monde reprendre son souffle, on aurait peut-être une impression très différente de tous ces événements. On aurait peut-être réussi à isoler le Hamas. Mais Israël s’est lancé, en quelques heures, dans un bombardement massif et a aussi ajouté aux atrocités réellement commises des accusations qui se sont avérées être de pures inventions.



Israël affirme que la Palestine est une terre sainte, la terre de ses ancêtres, mais il en détruit le sol, les arbres, l’eau, les terres agricoles. Comment interprétez-vous cet acte consistant à empoisonner et à détruire ce qu’on prétend être sa terre sainte ?

Je n’ai pas de réponse à cette question. Ils empoisonnent leur propre lieu, y sèment la mort et la destruction. Alors en quoi est-ce sacré ?

Extrait de «  Requiem pour Gaza  ».

Extrait de « Requiem pour Gaza ».

Où voyez-vous de l’espoir dans le monde ces temps-ci ?

Je ne veux pas qu’on se fasse d’illusions. Il faut se confronter à la réalité de ce qu’est un génocide, à ce que font nos gouvernements occidentaux. Et nous devons pousser la réflexion aussi loin que possible pour y faire face. Donc, ce que je n’aime pas dans le mot « espoir », c’est qu’il peut parfois nous empêcher d’aller au fond de la noirceur de la situation. Nous ne pouvons commencer à y faire face que si nous la regardons en face et que nous disons : « D’accord, voilà ce qui se passe. Comment changer cela ? » J’ai l’espoir que les gens affronteront toutes les implications de ce qui se passe, qu’ils le remettront en question, et qu’ensuite, ils y feront face de toutes les manières possibles.

D’autres choses m’ont donné un peu d’espoir. Quand nous parlions aux Palestiniens qui avaient fui l’enfer de Gaza, Chris Hedges et moi, comme nous le racontons dans le livre, on voyait qu’ils essaient vraiment de conserver un sentiment de dignité et d’amour pour leurs familles. Ils ne sont pas totalement anéantis, ce n’est pas chacun pour soi. Ils tiennent le coup, pour eux-mêmes et pour leur entourage, autant qu’ils le peuvent. Ils se soucient profondément de ce qui se passe pour leurs proches. Voir l’esprit humain survivre à ce niveau-là me donne un peu d’espoir.

Et une autre chose qui me donne espoir est que les mentalités ont changé chez les Étasuniens. Le génocide les a amenés à repenser ce qui se passe. Quand les États-Unis et Israël ont commencé à bombarder l’Iran, les gens n’étaient pas d’accord. C’est la première guerre dont je me souvienne dans l’histoire étasunienne où les gens n’étaient pas dans un élan de patriotisme aveugle. Cela me donne l’espoir que les gens commencent à ouvrir les yeux. Mais regardez ce qu’il a fallu pour qu’ils s’éveillent : un génocide.

Requiem pour Gaza, de Chris Hedges, Joe Sacco, éd Futuropolis, août 2026, 160 p., 24 euros.

Requiem pour Gaza, de Chris Hedges, Joe Sacco, éd Futuropolis, août 2026, 160 p., 24 euros.

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