Longtemps considérée comme un pilier de la construction européenne, l’énergie est devenue l’une de ses principales faiblesses. Derrière les ambitions écologiques et les promesses de transition énergétique, des décennies de choix politiques, industriels et stratégiques ont progressivement renforcé la dépendance de l’Europe, notamment au gaz russe. La guerre en Ukraine n’a pas créé cette vulnérabilité: elle a brutalement révélé les contradictions d’un modèle dont les fragilités étaient déjà anciennes. Premier volet d’une série de quatre articles.
Le suicide énergétique de l’Europe 1/4
On réduit souvent, dans les médias, la crise énergétique européenne à une conséquence de la guerre en Ukraine. Cette lecture a le mérite de la simplicité, mais elle masque l’essentiel: bien avant 2022, l’Europe avait déjà construit une partie de sa propre vulnérabilité.
C’est précisément l’objet de cette série en quatre épisodes consacrés au «suicide énergétique» européen. Le premier épisode revient sur la construction de ce modèle et sur les fragilités qu’il a progressivement fait naître. Le deuxième s’intéressera à la bataille franco-allemande autour du nucléaire et à la manière dont l’Allemagne a tenté de saboter le nucléaire français. Le troisième analysera la rupture ouverte depuis 2022, de Nord Stream aux nouvelles dépendances énergétiques du continent. Le dernier élargira la réflexion à la Suisse: a-t-elle encore les moyens d’éviter les erreurs commises par l’Union européenne?
Quand l’énergie faisait l’Europe
Il y a une certaine ironie historique à constater que l’Europe, qui s’est en partie construite sur l’énergie, se trouve aujourd’hui confrontée aux conséquences d’une politique énergétique devenue l’un de ses principaux facteurs de fragilité. En 1951, la CECA plaçait ainsi au cœur du projet européen deux secteurs alors essentiels: le charbon, moteur de la reconstruction, et l’acier, colonne vertébrale de la puissance industrielle. Français et Allemands comprennent alors que leur partenariat peut ouvrir la voie à une intégration plus large. Six ans plus tard, Euratom prolonge cette logique en faisant de l’énergie nucléaire un nouvel axe de la construction européenne.
À l’origine, l’énergie occupait une place centrale dans la réflexion européenne. L’idée était simple: les États européens devaient assurer autant que possible leur sécurité d’approvisionnement et réduire leur dépendance énergétique. Plus de 70 ans après, le paradoxe est cruel. L’énergie, qui avait contribué à faire l’Europe, est devenue l’un des principaux facteurs de sa vulnérabilité. Et cette vulnérabilité ne commence ni avec Vladimir Poutine ni en février 2022.
Après la Seconde Guerre mondiale, la France et l’Allemagne sont animées par une même préoccupation: disposer d’une énergie abondante, sûre et suffisamment bon marché pour reconstruire leurs économies et en assurer la compétitivité.
Virage nucléaire français et pragmatisme allemand
Pour la France, la question de l’indépendance énergétique est presque une obsession historique. Le pays dispose de ressources fossiles relativement limitées et a déjà fait l’expérience, pendant les deux guerres mondiales puis lors de la crise de Suez, de ce que signifie dépendre des autres pour ses approvisionnements. Après 1945, l’État reprend directement en main le secteur énergétique: il nationalise une grande partie de l’électricité et du gaz, crée EDF et GDF en 1946 et développe progressivement une industrie énergétique nationale.
Le choc pétrolier de 1973 accélère brutalement cette stratégie. Avec le plan Messmer, le nucléaire devient un véritable instrument d’indépendance nationale. Il ne s’agit pas, à l’époque, de sauver le climat. Il s’agit d’abord de réduire la dépendance aux hydrocarbures importés et de garantir à l’économie française une électricité abondante à un prix maîtrisé. En quelques décennies, la France construit ainsi l’une des principales filières électronucléaires au monde. L’atome devient à la fois un outil de souveraineté et un moyen de réduire considérablement la vulnérabilité énergétique du pays. Le taux d’indépendance énergétique français passant ainsi de 23,9 % en 1973 à plus de 51 % en 2012.
La République fédérale allemande d’alors part d’une situation sensiblement différente. Elle dispose de charbon et surtout de lignite en quantité, ressources qui alimentent directement sa reconstruction et son développement industriel. Après les chocs pétroliers, Bonn comprend cependant qu’il faut aussi élargir ses sources d’approvisionnement en hydrocarbures. La stratégie allemande des années 1970 est alors résumée par une formule assez étonnante lorsqu’on la regarde avec les lunettes d’aujourd’hui: «CoCoNuke», pour Coal, Conservation, Nuke. Autrement dit: charbon, économies d’énergie et atome.
Il faut d’ailleurs rappeler une réalité que l’on oublie souvent: l’Allemagne a été une grande puissance électronucléaire. Au milieu des années 1980, l’atome représentait environ 40 % de sa production d’électricité. Le pays dispose alors d’entreprises performantes et d’un savoir-faire technologique reconnu. La sortie du nucléaire que l’on connaît aujourd’hui n’avait donc rien d’inéluctable. Elle résultera d’un choix politique un peu plus tardif.
La révolution de l’Energiewende
Le basculement se fera progressivement. Dans les années 1980, Tchernobyl renforce un mouvement antinucléaire déjà puissant en Allemagne. Les Grünen s’installent durablement dans le paysage politique et la contestation du nucléaire dépasse peu à peu les seuls mouvements militants. Ce qui était encore largement un mouvement de contestation va progressivement se transformer en véritable choix de politique énergétique. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, le gouvernement de Gerhard Schröder engage ainsi la sortie progressive du nucléaire tout en accélérant le développement de l’éolien et du solaire.
C’est dans ce contexte que l’Energiewende, littéralement le «tournant énergétique», s’impose progressivement comme le nouveau modèle allemand: réduire la place du nucléaire et des énergies fossiles au profit des renouvelables, tout en transformant en profondeur la manière de produire et de consommer l’énergie. Fukushima, en 2011, ne crée donc pas cette politique: il lui donne une accélération décisive.
Mais présenter cette évolution comme le simple résultat d’une prise de conscience écologique serait beaucoup trop réducteur. Ce qui est intéressant dans le cas allemand, c’est au contraire la multiplicité de facteurs qui finissent par se recouper sur un même résultat. Il y a bien sûr les mouvements antinucléaires et écologistes. Mais il y a aussi les intérêts de l’industrie des renouvelables, ceux du charbon, ceux des grands énergéticiens et ceux des Länder, dont les situations géographiques et économiques sont très différentes. Derrière les habits verts de l’Energiewende, on retrouve en réalité un conglomérat d’intérêts privés pas toujours politiquement avouables…
À l’échelle des territoires allemands, les intérêts ne sont pas les mêmes. La Rhénanie-du-Nord-Westphalie est longtemps restée profondément liée au charbon, avec tout ce que cela représentait en emplois, en industrie et en poids électoral. La Ruhr fut ainsi pendant des décennies un véritable bastion du SPD, au point d’entretenir une forme de clientélisme politique autour de la défense des bassins miniers et industriels. La CDU n’était d’ailleurs pas absente de cette logique, même si elle est restée plus favorable au nucléaire au niveau fédéral, jusqu’au retournement d’Angela Merkel après Fukushima.
La Bavière, de son côté, reste davantage attachée à l’atome, tandis que les Länder du Nord ont vu dans l’éolien, notamment offshore, une véritable opportunité économique. Derrière un même discours sur la transition énergétique se trouvent donc des intérêts régionaux et politiques très différents.
C’est dans ce contexte qu’il faut replacer Hermann Scheer, député SPD et l’un des principaux promoteurs allemands des énergies renouvelables. Il défend l’idée d’«autonomie énergétique»: produire localement grâce au vent ou au solaire, c’est aussi redonner du poids aux territoires. Il défend aussi une transformation du rapport entre énergie et territoires. Pour Scheer, «le concept de décentralisation énergétique est directement lié à celui de décentralisation politique». Autrement dit, produire localement à partir des renouvelables doit aussi permettre de redonner du poids aux territoires.
Au final, des acteurs qui ne poursuivent pas les mêmes objectifs finissent par converger vers le même basculement: moins de nucléaire, davantage de renouvelables, mais toujours avec la nécessité de conserver des moyens pilotables pour faire tenir le système. C’est là que commence le paradoxe allemand.
Le grand paradoxe vert
C’est d’ailleurs ici qu’apparaît l’une des principales contradictions de l’Energiewende. L’éolien et le solaire sont par nature intermittents. Ils ne produisent que lorsque le vent souffle ou que le soleil est présent. Tant que le stockage à grande échelle ne permet pas de compenser ces variations, il faut donc conserver en parallèle des moyens dits «pilotables» capables de prendre le relais. Or, au même moment, l’Allemagne choisit de sortir du nucléaire, pourtant capable de fournir une électricité continue et très faiblement carbonée. Il faut donc compenser cette disparition. Le charbon reste disponible, mais il émet massivement du CO₂. Le gaz naturel prend alors une place croissante.
C’est là que le discours officiel sur la décarbonation commence à poser problème. Après deux décennies d’Energiewende, les énergies fossiles représentaient encore en 2021 près de 78 % de la consommation allemande d’énergie primaire, contre environ 15 % pour les renouvelables. Difficile, dans ces conditions, de faire de la seule lutte contre les émissions de gaz à effet de serre l’explication de la transformation énergétique allemande. On prétendait sortir du carbone, mais on construisait un système qui continuait d’avoir besoin du gaz et du charbon…
Il faut donc regarder derrière le discours écologique. Les choix allemands répondent aussi à des intérêts industriels, à des équilibres politiques internes et à une certaine vision du modèle énergétique à imposer. On peut dès lors se demander si les habits verts de l’Energiewende n’ont pas aussi servi à rendre acceptables des décisions qui relevaient d’autres logiques.
L’écologie n’était pour ainsi dire peut-être pas la seule finalité de ces politiques. Elle pouvait aussi servir de justification. Pour fonctionner, l’industrie allemande avait besoin d’une énergie abondante, pilotable et bon marché. Ce rôle allait être de plus en plus assuré par le gaz russe.
Le pari russe
Pour l’Allemagne, le gaz présente alors presque toutes les qualités recherchées. Il est pilotable, moins carboné que le charbon, utilisable dans la production électrique comme dans de nombreux secteurs industriels et, surtout, disponible en grande quantité auprès d’un fournisseur que l’Allemagne connaît depuis longtemps: la Russie.
Et là encore, il faut éviter de relire toute cette histoire à partir de 2022. La relation énergétique germano-russe ne naît pas avec Vladimir Poutine. Elle remonte à l’Ostpolitik du chancelier Willy Brandt (1969-1974) et aux accords «tuyaux contre gaz» conclus dès la guerre froide entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Union soviétique. Après la disparition de l’URSS, cette relation s’intensifie fortement. Nord Stream, puis Nord Stream 2, en deviennent les symboles les plus visibles.
À l’époque, le choix allemand est parfaitement rationnel. Le gaz russe est abondant, relativement bon marché et sécurisé par des contrats de long terme. Il soutient directement la compétitivité de l’industrie allemande et devient l’un des ressorts du modèle de la Deutsche Qualität. Et, au fond, l’arrangement convient aux deux parties: l’Allemagne bénéficie d’une énergie bon marché pour faire tourner son industrie, tandis que la Russie dispose d’un débouché majeur et durable pour son gaz. Chacun y trouve son intérêt.
Cette relation s’intègre aussi très bien au récit de la transition énergétique allemande. Le gaz, moins carboné que le charbon et nécessaire pour accompagner la montée des renouvelables, peut être présenté comme une énergie de transition. L’Energiewende fournit ainsi un cadre qui permet de concilier le discours écologique avec une réalité économique beaucoup plus simple: l’industrie allemande a besoin d’une énergie abondante et peu coûteuse. Au fond, tout le monde y trouvait son compte. Les renouvelables donnaient une cohérence politique au tournant énergétique, tandis que le gaz russe permettait à l’industrie allemande de continuer à produire dans des conditions très avantageuses.
C’est dans ce cadre qu’apparaît ce que l’on peut qualifier d’«Ostpolitik 2.0»: la relation énergétique avec Moscou devient progressivement l’un des piliers du modèle économique allemand.
L’Allemagne impose son modèle et ses fragilités à l’Europe
L’histoire aurait pu rester allemande. Mais à mesure que l’Allemagne s’impose comme première puissance économique de l’Union européenne, l’Energiewende finit par déborder de son cadre national. Berlin ne défend plus seulement sa propre transition énergétique: elle pousse aussi ses choix, ses normes et ses priorités à Bruxelles. Certains chercheurs parleront alors d’une véritable «européanisation de la politique énergétique allemande». C’est dans ce contexte que se met progressivement en place le nouveau mix énergétique européen. Sur le papier, il répond à un objectif de décarbonation. Dans les faits, il reprend largement les grandes orientations du modèle allemand : renouvelables, recul du nucléaire et recours au gaz russe.
Le problème est que l’Europe ne récupère pas seulement le modèle. Elle en reprend aussi une partie de ses fragilités. Pour la France, ce basculement est loin d’être neutre. Son parc électronucléaire lui donnait pourtant un avantage important en matière de production pilotable, de faibles émissions de carbone et de coût de l’électricité, le plus faible au monde. Mais à mesure que les choix allemands s’imposent dans les débats européens, le nucléaire français se retrouve davantage contesté. Cette confrontation sera au cœur du deuxième volet.
À l’échelle européenne, la dépendance devient beaucoup plus visible. En 2021, l’Union européenne importait environ 155 milliards de m³ de gaz russe, soit près de 45 % de l’ensemble de ses importations de gaz et presque 40 % de sa consommation totale. Le nouveau mix européen s’appuyait donc largement sur une énergie extérieure devenue essentielle au fonctionnement du système.
Prises séparément, beaucoup de ces décisions pouvaient se défendre. C’est leur accumulation qui finit par poser problème et qui interroge. À la veille de 2022, tout fonctionne encore parce que le gaz russe bon marché reste abondant et l’environnement géopolitique stable. Mais cette stabilité n’allait plus vraiment durer.
C’est aussi pour cela que le terme de «suicide énergétique» mérite d’être posé. Une erreur peut être le résultat d’une mauvaise évaluation. Deux erreurs peuvent relever de la négligence. Mais lorsque les contradictions deviennent visibles, que les fragilités sont connues et que l’on poursuit malgré tout dans la même direction, il devient difficile de tout attribuer au hasard.
En février 2022, la guerre en Ukraine ne crée donc pas la vulnérabilité énergétique européenne. Elle la révèle brutalement. Elle fait tomber le décor et met au jour une réalité beaucoup plus dérangeante: l’Europe, qui s’était en partie construite autour de la maîtrise de l’énergie, avait fini, au fil de ses propres choix, par fabriquer elle-même une partie de sa dépendance.
À suivre: Le suicide énergétique de l’Europe, 2/4: Comment l’Allemagne a saboté le nucléaire français
Hicheme Lehmici Analyste géopolitique, chroniqueur, chargé de cours en géopolitique et relations internationales à la SWISS Umef.
Article publié par Anti-Thèse
Références :
- Hicheme Lehmici, Les nouveaux enjeux géopolitiques de la sécurité énergétique : le cas du partenariat énergétique franco-allemand au sein de l’Union européenne, IRIS, 2023.
- Stefan C. Aykut, « De la reconstruction à l’Energiewende », in La transition énergétique : un défi franco-allemand et européen, CIRAC, 2017.
- Alain Beltran, « La France et sa politique de l’énergie », in La transition énergétique : un défi franco-allemand et européen, CIRAC, 2017.
- Severin Fischer et Isabelle Bourgeois, « Les défis de l’intégration européenne pour la politique énergétique allemande », Regards sur l’économie allemande, 2009.
- Hermann Scheer, L’Autonomie énergétique, Actes Sud, 2007.
- Hicheme Lehmici, « The Sovereignty of European States in the Face of American Domination », Geopolitica, 2024.
- Agence internationale de l’énergie (AIE), A 10-Point Plan to Reduce the European Union’s Reliance on Russian Natural Gas, 2022. L’AIE évalue à environ 155 milliards de m³ les importations de gaz russe de l’Union européenne en 2021, soit près de 45 % de ses importations de gaz et presque 40 % de sa consommation totale.
Eurostat, Shedding light on energy in the EU – 2023 edition, Commission européenne, 2023. En 2021, la Russie représentait 44 % des importations extra-européennes de gaz naturel de l’UE et le taux global de dépendance énergétique de l’Union aux importations atteignait 56 %
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