17 octobre 2026
La flambée du prix des carburants est l’un des moteurs de la mobilisation du 17 octobre. La France s’est rendue dépendante du pétrole dès les années 1950, pour tirer profit de sa puissance coloniale, et n’a jamais cessé de renforcer les intérêts qui la lient aujourd’hui à l’or noir, explique l’historien Renaud Bécot.
Bien plus qu’une crise passagère. La hausse des prix du carburant — et demain potentiellement de l’ensemble des sources d’énergie et d’une grande partie des biens de consommation, par ricochet — est une nouvelle illustration de la dépendance de l’économie française au pétrole. Plus de cinquante ans après le premier « choc », aucune politique publique n’a permis de « dénouer l’enchevêtrement » qui lie le destin des Français aux soubresauts géopolitiques affectant l’or noir et qui met des milliers de personnes dans la rue le 17 octobre.
Renaud Bécot est historien, coauteur avec Christophe Bonneuil et Gabrielle Bouleau du livre Les Natures du productivisme — Une histoire environnementale de la France de 1940 à nos jours (éd. La Fabrique, 2026), qui a reçu le prix de l’ouvrage d’écologie politique la même année. Ces travaux éclairent les causes profondes des crises actuelles, les « verrous » qui se sont scellés dès les années 1950 et la nécessité de penser un tout autre modèle pour pouvoir en sortir.
Reporterre — À quel moment et de quelle manière notre dépendance au pétrole s’est-elle nouée ?
Renaud Bécot — Le premier tournant date de l’après-Première Guerre mondiale, avec l’apparition de la première génération de grandes raffineries en France, mais le virage massif vers la pétrolisation s’observe durant les Trente Glorieuses. La Seconde Guerre mondiale donne lieu à plusieurs perfectionnements techniques qui facilitent l’acheminement du pétrole et son utilisation dans des engins, d’abord militaires, puis civils et agricoles.
Au moment de la reconstruction du pays, l’État déploie des efforts importants pour intensifier l’utilisation du pétrole. La découverte de gisements en Algérie, en 1954 dans le Sahara, est un autre tournant décisif. La France accède au pétrole algérien à des tarifs bien plus favorables que les marchés internationaux, via l’Union générale du pétrole, l’ancêtre de TotalEnergies, une entreprise bâtie alors pour devenir une multinationale capable de rivaliser avec les grandes entreprises américaines. Dans le cas français, oui, le lien entre pétrolisation de l’économie et colonisation est très étroit.
Il ressort de votre livre que la « pétrolisation » de la France a été le résultat d’efforts importants, convergeant vers une intensification des usages. Qui avait intérêt à installer cette nouvelle source d’énergie ?
Des acteurs très différents ont eu des intérêts convergents. Les pouvoirs publics ont vu dès l’entre-deux-guerres la manne fiscale potentielle que représentaient les taxes sur les produits pétroliers. Cet enjeu fiscal restera d’ailleurs décisif jusqu’à aujourd’hui. La pétrolisation de l’économie s’organise également avec l’appui des États-Unis par l’intermédiaire du plan Marshall, qui subventionne les importations de brut et les infrastructures. 15 % des aides perçues par la France sont consacrés aux achats de pétrole et l’Otan finance également l’édification d’un réseau de pipelines.
Toute une série d’acteurs privés cherche aussi à valoriser les dérivés du pétrole : les vendeurs de tracteurs, d’engrais ou de produits plastiques. Ils montent des opérations publicitaires ou organisent des salons qui valorisent leurs produits. Des films apparaissent pour vanter les dérivés pétroliers et façonner un imaginaire nouveau autour de la route ou des stations-service. Cela rend normale, voire désirable, l’utilisation du pétrole et de ses dérivés.
« C’est le développement du plastique, de l’utilisation d’engrais, de pesticides, voire d’additifs alimentaires dérivés du pétrole »
Cet enchevêtrement d’intérêts va générer des chaînes de production de plus en plus complexes, depuis les raffineries jusqu’à des entreprises de production d’engrais, de pesticides, de plastique, d’additifs alimentaires, etc. Un symbole de cela, c’est le développement dans les années 1960 et 1970 de centrales électriques fonctionnant au fioul, un des sous-produits du raffinage de pétrole, pour remplacer le charbon.
De quelle manière cette « pétrolisation » de l’économie va-t-elle modeler le pays et nos modes de vie ?
C’est à cette période que se sont construites les infrastructures que nous connaissons encore aujourd’hui. L’extension des réseaux routiers et autoroutiers favorise l’allongement des distances parcourues au quotidien. Le kilométrage des lignes de chemin de fer décline dans la France hexagonale, et des territoires périurbains et ruraux se retrouvent désertés. Les tramways disparaissent des centres urbains pour laisser la place à la voiture.
Les dérivés du pétrole sont également au cœur de nouveaux usages qui ne sont pas immédiatement perçus comme liés au pétrole par leurs contemporains : c’est le développement du plastique intrinsèquement lié à la consommation de masse et à l’utilisation d’engrais, de pesticides en agriculture, voire également d’additifs alimentaires dérivés du pétrole pour l’élevage intensif.
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Cela contribue à la rentabilité des compagnies pétrolières en offrant des débouchés aux produits lourds des raffineries. Conjugué à la motorisation de l’agriculture, soutenue fortement par les fonds du plan Marshall, cela va accélérer le déclin des effectifs paysans.
Comment expliquer que nous n’ayons pas été capables de réduire notre dépendance au pétrole, alors que le premier choc et la fin du pétrole bon marché datent de plus de cinquante ans ?
Au lendemain de la crise pétrolière de 1973-1974, certains pays comme la Suède réduisent leur exposition au pétrole beaucoup plus rapidement que la France. Cette différence s’explique par le fait que les pouvoirs publics avaient investi beaucoup d’argent dans les années 1960 pour le développement d’une entreprise française du pétrole et la construction d’infrastructures dédiées. C’est pour rentabiliser ces investissements que l’ancrage pétrolier de l’économie française a été maintenu, en dépit du retournement de conjoncture.
« Le lien entre pétrolisation de l’économie et colonisation est très étroit »
C’est ce qu’on appelle un « sentier de dépendance » : lorsqu’on choisit d’investir dans une technique ou une organisation économique donnée, qu’on installe des routines administratives, organisationnelles, techniques ou sociales déterminant les usages qu’on va faire des infrastructures mises en place, il devient très difficile de les détricoter. On cherche d’abord à les rentabiliser, puis on les maintient parce que c’est plus simple.
Nous sommes fortement dans cette logique, en France : nous avons investi énormément à un moment où nous avions accès à du pétrole bon marché grâce à la colonie algérienne.
Un autre parallèle historique est saisissant, à vous lire, celui de la recomposition de l’extrême droite en France à partir des années 1970. Totalement discréditée par sa compromission avec le régime nazi, elle profite de la crise du pétrole cher pour renaître. Est-ce à dire que notre dépendance au pétrole est un de ses principaux carburants ?
Il faudrait l’étudier plus en profondeur, c’est un travail en cours. Mais il est certain que dans les imaginaires politico-culturels des décennies d’après-guerre, il y a une association étroite entre pétrole, empire colonial et hiérarchie raciale dans le rapport à cette ressource.
Cet imaginaire est à l’époque diffusé dans des chansons, des films, des documentaires et dans la presse grand public. Il associe nostalgie de la puissance coloniale, pétrole et domination de la population racisée. Et il continue d’être opérant aujourd’hui pour une partie de la population française, restant un des carburants de l’extrême droite.
Comment « détricoter les boucles socioculturelles » pour nous affranchir du pétrole ?
Nous devrions déjà prendre conscience des enchevêtrements très matériels dans lesquels nous nous trouvons. Soit pour nous en passer, soit pour construire d’autres enchevêtrements qui nous rendent moins dépendants des énergies fossiles, vers des modèles de consommation et de production plus sobres.
« Il faut des coalitions très larges pour surmonter les sentiers de dépendance »
Beaucoup de réflexions actuellement amènent l’idée qu’il faut commencer par déconstruire les imaginaires avant de pouvoir transformer nos modèles de consommation et de production. Je pense qu’il faut mener de front une autre bataille : celle des infrastructures. Ce sont elles qui créent nos dépendances matérielles. Et c’est à partir de ces infrastructures que s’est construit un certain nombre d’imaginaires.
La hausse des prix du pétrole ne va-t-elle pas précipiter la fin de notre dépendance ?
Dans les années 1970, lorsque le pétrole est devenu cher, des voix se sont élevées, pensant qu’il y avait une opportunité de nous défaire des fossiles. Cela a donné lieu à la création d’une agence pour les économies d’énergie, en 1974, au Commissariat à l’énergie solaire ou à l’ancêtre de l’Ademe, la FME. Mais ces embryons de transition énergétique étaient dotés de moyens très limités, en comparaison à la puissance des entreprises du secteur énergétique. Cela montre qu’il faut des coalitions très larges pour surmonter les sentiers de dépendance.
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Le risque, également, de miser sur la cherté du pétrole pour sortir des énergies fossiles, c’est de tomber dans une sélection très inégalitaire, voire darwinienne, avec des impacts sociaux très lourds. Les personnes qui n’ont pas d’alternative à leur voiture thermique subissent durement les hausses de prix.
Cela raisonne avec l’actualité et le retour annoncé du mouvement des Gilets jaunes…
Oui et, avec le recul, nous pouvons dire que les réponses faites lors du mouvement des Gilets jaunes, en 2018-2019, ont été court-termistes. Elles ont peut-être allégé une partie des difficultés conjoncturelles, mais sans aucune réponse de moyen ou de long terme, dans les mobilités ou l’aménagement du territoire, offrant des conditions de vie moins dépendantes du pétrole.
Les natures du productivisme — Une histoire environnementale de la France, de 1940 à nos jours (vol. 3), de Renaud Bécot, Christophe Bonneuil et Gabrielle Bouleau, aux éditions La Découverte, février 2026, 368 p., 24 euros.
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