L’inflation aurait dû donner lieu à une hausse générale des salaires. C’est l’inverse qui se produit depuis maintenant plusieurs années. Dans de nombreux secteurs, le Smic progresse mécaniquement sous l’effet de l’indexation légale, tandis que le reste des grilles salariales stagne. Les écarts se réduisent, les qualifications sont de moins en moins reconnues et une partie toujours plus grande du monde du travail se retrouve aspirée vers le salaire minimum.
L’agroalimentaire offre un exemple presque caricatural de cette mécanique. La Fédération nationale agroalimentaire et forestière CGT (FNAF) constate que plus de trente grilles conventionnelles du secteur comportent des niveaux de salaire inférieurs au Smic revalorisé au 1er juin 2026. Dans certains cas, le rattrapage va jusqu’au treizième niveau de classification.
Autrement dit, des salariés expérimentés, qualifiés ou occupant des fonctions techniques voient progressivement leur rémunération ramenée au niveau du minimum légal. La hausse du Smic protège les plus bas salaires, mais faute d’augmentation générale, elle écrase toute la hiérarchie salariale.
Le phénomène n’est pas nouveau, mais il s’est accéléré avec la crise inflationniste ouverte à l’été 2021. Les prix alimentaires ont explosé, les dépenses contraintes aussi, tandis que les négociations salariales ont souvent suivi avec retard. « Les travailleurs ont été ramenés onze ans en arrière », résume la Fédération CGT.
L’exemple des meuneries et des industries charcutières est particulièrement révélateur. Selon le syndicat, cinq niveaux de salaires ont été rattrapés par le Smic dans la meunerie, six dans l’industrie charcutière. Dans le même temps, les prix des produits alimentaires continuaient de grimper dans les rayons.
C’est là toute la contradiction de la période. L’inflation est souvent présentée comme une fatalité, presque abstraite. Mais derrière la hausse des prix, il y a aussi des stratégies industrielles et commerciales qui visent à préserver les profits. Dans l’agroalimentaire, plusieurs grands groupes ont continué à afficher des résultats solides pendant que les salariés perdaient du pouvoir d’achat et que les consommateurs voyaient leurs tickets de caisse exploser.
Le problème dépasse donc largement la seule question du Smic. Des techniciens, agents de maîtrise ou ouvriers qualifiés finissent par percevoir des revenus à peine supérieurs au minimum légal. Le travail se dévalorise à mesure que les prix augmentent.
La CGT réclame ainsi une indexation de l’ensemble des grilles salariales et remet sur la table la question de l’échelle mobile des salaires, c’est-à-dire l’augmentation automatique des rémunérations en fonction de l’inflation. Une revendication longtemps présentée comme archaïque, pourtant plus urgente que jamais. L’inflation frappe d’abord l’alimentation, l’énergie, le logement ou les transports, autrement dit les dépenses impossibles à éviter. Autant de charges qui représentent parfois plus de la moitié du budget familial.
Mais le débat public reste sur une opposition entre salaires et compétitivité, comme si augmenter les rémunérations menaçait mécaniquement l’économie ; alors que plus de la moitié de la richesse produite en France dépend directement de la consommation des ménages. Écraser durablement les salaires revient aussi à affaiblir l’activité elle-même.