On se souvient qu’en octobre dernier, Donald Trump claironnait après sa rencontre avec Xi Jinping en marge du sommet de l’APEC. Neuf mois auparavant, il s’engageait dans une escalade commerciale dont il ne maîtrisait rien ou pas grand-chose. Pékin avait, contre-mesures après contre-mesures, tenu tête à la Maison-Blanche. Le président américain avait finalement dû acter un « beautiful deal » après deux heures de discussions. Xi Jinping évoquait sobrement un « consensus ». De l’eau a depuis coulé sous les ponts, si l’on peut dire.
Le Donald Trump de mai 2026 n’est plus le même que celui de 2025, moins encore que celui de 2018. « La Chine a les cartes en main », admet-il. Il n’y a pas si longtemps, il accusait Barack Obama, dans son livre Time to Get Tough, de pratiquer une « diplomatie du s’il vous plaît » vis-à-vis de la Chine. Mais voilà. La Chine maîtrise 90 % des capacités de raffinage de terres rares. Elle domine le marché des véhicules électriques comme celui des énergies renouvelables. Elle construit ses propres avions, TGV et centrales nucléaires. Sans même parler de son arrivée remarquée dans l’intelligence artificielle. Pour l’affaiblir, Washington avait bien tenté de frapper là où ça fait mal : l’approvisionnement énergétique et la souveraineté alimentaire. En vain. Des décennies de diversification, d’échanges et de coopérations sont passées par là. La négociation est devenue incontournable pour les États-Unis d’Amérique. Toujours sobrement, Xi Jinping a simplement porté l’idée d’un « renouveau des relations sino-américaines ».
Devant le Temple du Ciel – un monument vieux de 600 ans –, le dirigeant du Parti communiste chinois a expliqué à Donald Trump que « les anciens empereurs y célébraient autrefois des rituels d’État pour la prospérité nationale, l’harmonie sociale et des conditions météorologiques favorables aux bonnes récoltes ». Tout un symbole. « Le peuple est le fondement de l’État et le PCC hérite et perpétue cette philosophie centrée sur le peuple. » Ces propos rapportés par l’agence Xinhua rappellent combien la visite d’un président américain en exercice n’a rien d’anecdotique.
« La Chine et les États-Unis peuvent-ils surmonter le piège de Thucydide ? » a lancé Xi Jinping au Président américain. Depuis quelques années, ce fameux « piège de Thucydide » revient inlassablement dans le débat. C’est l’idée que lorsqu’une puissance montante (la Chine) menace de dépasser une puissance dominante (les États-Unis), la guerre devient inévitable. C’est une question piège de la part de Xi Jinping. Déjà en 2015, lors d’un banquet à Seattle, il gageait qu’« il n’existe pas une telle chose appelée piège de Thucydide ». Avant d’ajouter que « si les grandes puissances multiplient les erreurs de jugement stratégiques, elles pourraient se créer elles-mêmes un piège de Thucydide ». Dit autrement, ce piège n’existe pas en soi. La guerre n’est pas inévitable. Ni souhaitable, évidemment.
Il y a pourtant bel et bien deux courbes qui se croisent. Les États-Unis cumulent une dette qui devrait atteindre prochainement les 40 000 milliards de dollars. L’inflation a bondi de 3,8 % en avril dernier. La Maison-Blanche tente de « débloquer » un détroit qu’elle a elle-même choisi de bloquer. De mettre fin à une guerre qu’elle a elle-même lancée. De rapatrier une industrie qu’elle a elle-même délocalisée. Pendant ce temps, la Chine avance. Vite. Très vite. Malgré le ralentissement économique et les guerres commerciales, elle continue de gagner du terrain dans tous les secteurs stratégiques. Innovation, développement industriel, transition énergétique : elle se pose en leader du monde de demain. Elle éclabousse des décennies de règne arbitraire fondé sur des guerres interminables et sur une mondialisation qui s’assoit sur les peuples. « Pouvons-nous relever ensemble les défis mondiaux et assurer une plus grande stabilité au monde ? » demandait encore Xi Jinping.
Dans ces conditions, Donald Trump peut bien annoncer un accord pour l’achat de 200 Boeing (non confirmé à cette heure). Comac, l’avionneur chinois, est en train de faire certifier son C919 en Europe et se place désormais comme un concurrent sérieux à Airbus et Boeing. Laisser du temps au temps. L’homme fort de Washington peut aussi annoncer la reprise des commandes de soja, Pékin a déjà montré sa capacité à s’en passer. Mais là n’est pas l’objectif. « Il n’y a pas de vainqueur dans une guerre commerciale » reste le mot d’ordre. La stabilité tactique reste à l’ordre du jour.
Les dossiers chauds sont sur la table. La Maison-Blanche tente par tous les moyens d’enrayer la montée en puissance de la Chine et, avec elle, de toutes les nouvelles routes commerciales, des circuits financiers alternatifs ou encore de la perspective d’un pétroyuan. Reste à savoir si l’intelligence l’emportera du côté américain.