06.08.2026
Par Yann
Nous sortons aujourd'hui un peu de l'actualité immédiate pour nous questionner un peu sur l'avenir. Il est évident à l'heure actuelle que nous vivons un temps de changement comme il en arrive une fois par siècle environ. L'ancienne grande puissance américaine, qui fut longtemps hégémonique, fait face à une puissance adverse qui la dépasse déjà sur la plupart des plans même si les USA restent les grands champions du softpower et de la communication pour camoufler leur déclin. On a beaucoup parlé du fameux piège de Thucydide (1) qui implique un conflit quasi mécanique lors de ce cas de figure et qui semble nous conduire inéluctablement au conflit ouvert entre la Chine et les USA pour les mêmes raisons que les puissances grecques lors des guerres du Péloponnèse. Mais il faut bien voir que le contexte actuel est quand même extrêmement différent de celui de l'antiquité classique, et pas seulement à cause des acteurs et de la géographie du conflit.
Le développement de la Chine n'est pas un processus autonome, mais complètement imbriqué dans la globalisation néolibérale américaine qu'elle a parfaitement su utiliser à son avantage. La rapacité du capitalisme américain, et occidental, a ainsi non seulement participé au développement des capacités productives du futur adversaire des USA, la Chine. Mais il a également sapé complètement les forces de production occidentale. Il n'y a pas d'exemple d'une telle rapidité de déclin dans la longue histoire humaine. Peut-être est-ce lié à la modernité technique ? Mais même la Grande-Bretagne au 19e n'a pas perdu autant de poids, aussi vite, sur des secteurs aussi essentiels pour l'indépendance nationale que celle de l'industrie. Rome a mis des siècles à vider le Latium de ses savoir-faire par le libre-échange et les importations impériales. Il se trouve d'ailleurs que comme par hasard la Chine de l'époque avait déjà participé indirectement aux déficits commerciaux de l'Empire occidental de l'époque avec le commerce de la soie. C'est un peu une ironie de l'histoire que de voir à nouveau la Chine jouer un peu le même rôle même si encore une fois il y a de grosses différences avec cette époque.
De fait, les deux empires qui s'affrontent restent largement imbriqués l'un avec l'autre malgré les rodomontades de Trump et l'envie présente de la Chine de changer le système monétaire mondial basé sur le dollar pour en produire un plus conforme à ses intérêts. Même si le commerce direct entre les deux puissances a diminué, il reste extrêmement important, on l'a vu sur la question des terres rares. Mais plus encore il passe de plus en plus par des pays intermédiaires. L'énorme croissance au Vietnam n'est par exemple pas étrangère à cette évolution. Ce pays profite du conflit entre les deux empires pour favoriser les investissements chinois et américains sur son sol. Le Vietnam pouvant exporter ses produits vers les USA en assemblant des produits chinois en quelque sorte. Le Vietnam n'est pas le seul pays à profiter de cette guerre commerciale, c'est aussi le cas de l'Inde et même du Mexique.
Comme je l'avais déjà dit il y a quelque temps, Trump a menti sur ses politiques économiques. Il ne cherche pas vraiment à réindustrialiser le pays, mais simplement à mettre des bâtons dans les roues de la Chine par commerce interposé. C'est ce qui explique les multiples incohérences de ses tarifs douaniers d'ailleurs. Il utilise le protectionnisme comme un outil géopolitique et pas du tout comme un outil de réindustrialisation. C'est aussi ce qui explique le relatif échec de sa réindustrialisation. Car ne vous y trompez pas, ouvrir des centres de données pour l'IA, ce n'est pas une réindustrialisation. Cela ne produit rien, cela consomme beaucoup d'énergie faisant grimper la facture d'électricité si les capacités de production ne suivent pas, et en plus cela aggrave les déficits commerciaux américains. Car même si Nvidia par exemple est une société américaine sur le papier elle ne produit pas grand-chose aux USA, tout est importé essentiellement d'Asie Taïwan en tête.
À dire vrai plus le temps passe, plus je pense qu'il n'y aura pas de piège de Thucydide pour deux raisons. La première est l'interdépendance absurde actuelle entre la Chine et les USA, qui empêche les USA de réellement faire la guerre à la Chine. Ils ne peuvent même plus fabriquer d'armement sans eux en réalité. Mais surtout la seconde raison est que les USA se sont en fait déjà effondrés, mais nous n'en avons pas réellement conscience, et eux non plus d'ailleurs. Je ne vais pas faire ici à nouveau un inventaire des domaines où les USA sont largués du point de vue industriel, mais c'est astronomique. La puissance américaine n'est que très rarement présente dans les domaines de production. Ses entreprises ne sont là que dans les domaines qui permettent une rente économique sans réelle production à l'exemple des GAFAM. Lorsque les entreprises à pavillon américain dominent dans une industrie, la production n'est généralement pas exécutée aux USA. Mais cela ne devrait pas nous surprendre, car c'est exactement le choix macro-économique qu'ils ont fait dans les années 70 pour casser l'inflation salariale et sauver le grand capital d'alors. C'est le fameux tournant effectué par Richard Nixon signant des traités de libre-échange et s'ouvrant au commerce avec la Chine. Le même Nixon qui mettra fin à l'étalon or et dérégulera le système financier.
Sur le plan industriel, les USA se sont donc déjà effondrés et c'est bien les rentes financières et leur rôle monétaire qui permettent à ce pays parasitaire de vivre à crédit sur le dos du reste de la planète. L'IA n'est en quelque sorte qu'une nouvelle façon de renouveler le système de rente américain sur le dos du reste du monde et de l'Europe en particulier. Les Chinois l'ont bien compris et ils s'attaquent directement à cette nouvelle rente en mettant des modèles d'IA bien moins cher que leurs homologues US. On verra si cette stratégie permettra de casser enfin le système du dollar en faisant exploser la bulle aux USA, même si personnellement je pense que la surestimation des IA produira à elle seule l'explosion de la bulle. Mais maintenant que nous voyons l'évolution du monde et que la fin de l'Empire américain n'est probablement plus qu'une question d'année que va-t-il se passer ensuite ? La Chine va dominer, mais elle est elle-même enfermée dans le modèle de la globalisation qui consiste à faire du commerce et des exportations l'alpha et l'oméga du développement économique.
C'est d'autant plus vrai que la Chine est déjà en situation de surproduction. Alors certains se gassent à juste titre des Américains critiquant la Chine pour sa surproduction à côté d'une Amérique qui vit à crédit. Mais le problème est bien réel. La Chine de par son énormité ne va pas pouvoir compenser son déclin de la demande intérieure par les exportations comme le firent le Japon ou l'Allemagne depuis les années 80. Ces pays posaient déjà de gros problèmes, on en sait quelque chose en France , mais la Chine c'est mortel pour le reste de la planète. Les pays n'auront pas le choix soit ils devront faire du protectionnisme pour maintenir un minimum d'activité national soit leur niveau de vie s'effondrera au point de rendre les exportations chinoises impossibles faute de capacité de consommation locale. Ce fut exactement le même dilemme pour les USA en 1945 au passage. La fin du protectionnisme américain à cette époque pour rééquilibrer les balances des paiements fut un acte sage permettant de réindustrialiser l'Europe, le Japon et de reconstruire une demande y compris pour les produits USA. Je ne suis pas certain qu'il faille s'attendre à ce type de sagesse avec la Chine.
Mais si l'on se place à plus long terme que va-t-il arriver à l'industrie mondiale? Elle qui est aujourd'hui concentrée en très grande partie en Chine et dans les pays d'Asie de l'Est ? Car ces pays font rapidement décliner sur le plan démographique. La situation du Japon n'est qu'un apéritif par rapport à ce que des pays comme la Chine, Taïwan ou la Corée du Sud vont connaître. Si les savoir-faire industriels restent coincés dans cette zone alors que la démographie chancelle rapidement l'on pourrait à terme assister à des pertes de savoir-faire sans remplacement. Et c'est en fait peut-être là qu'est la plus grande erreur de la globalisation. Produire des zones de monopoles qui à terme seront dans l'incapacité de renouveler leur personnel et donc de maintenir toutes les capacités de production. Alors vous allez me dire que les industriels iront ailleurs, peut-être, rien n'est moins sûr. Les Chinois ne sont pas des Occidentaux, et parmi les grandes zones encore démographiquement dynamiques il n'y a pas cette capacité éducative que pouvait avoir l'est de l'Asie. L'on pourrait dès lors dans trente à quarante ans assister à des pénuries d'énormément de produits que plus personne ne saura alors produire. Le fait d'avoir concentré pratiquement toute l'industrie mondiale dans les pays qui ont la natalité la plus basse de la planète pourrait être fatal à la civilisation industrielle tout simplement. Un phénomène d'effondrement réel des capacités de production comme nous n'en avons pas connu depuis l'effondrement de Rome en occident et à une échelle planétaire.
(1) Le piège de Thucydide est, par référence à l'historien grec Thucydide, la stratégie, en relations internationales, par laquelle une puissance dominante entre en guerre avec une puissance émergente dont elle craint la montée en puissance.
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