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Blog d'actualité politique

L’ASSAUT DU BREMEN par Michel Levine

Publié le 19 Septembre 2026 par Vendémiaire in Histoire - textes fondamentaux - débats - biograph..., Etats-Unis, Europe

L’ASSAUT DU BREMEN par Michel Levine

En 1935, dans le port de New-York, un évènement violent, interprété tout d’abord comme un simple fait-divers, prend rapidement des proportions inédites, au point d’alerte la presse mondiale et entrainer des tensions diplomatiques. Au départ, une bagarre…

 

La manifestation

Le soir du 26 juillet 1935, le paquebot transatlantique Bremen, faisant la liaison entre Brême et New York, s’apprête à s’amarrer à quai de Manhattan.  Lancé en fanfare le 17 août 1928, ce fleuron de la compagnie allemande Norddeutscher Lloyd, baptisé par le président du Reich Hindenburg en présence de l'ambassadeur des Etats-Unis, a battu plusieurs records de la traversée de l’Atlantique. Il joue à présent le rôle de vitrine du IIIème Reich - à sa poupe flotte fièrement, éclairé par un projecteur, un gigantesque drapeau nazi orné de sa croix gammée((Hakenkreuzflagge) , flanqué de celui de l’empire allemand.

Le paquebot est attendu par un millier de manifestants. Pour une   partie de la population new-yorkaise, notamment les Juifs allemands qui ont fui leur pays en proie au nazisme, la présence de ce paquebot de luxe arborant fièrement la croix-gammée est ressentie comme une provocation. Sa présence rappelle les persécutions, les lois antisémites et les camps de concentration ouverts depuis 1933. D’anciens combattants juifs de la Jewish War Veterans of the United States, des militants de l'American Jewish Congress du rabbin Stephen S.Wise, qui organise par ailleurs des actions de boycott des produits allemands, sont venus protester. On compte aussi des représentants du Jewish Labor Committee, du Joint Boycott Council ainsi que de diverses organisations sionistes. Les rangs des manifestants comptent aussi des opposants au nazisme de toutes confessions, des membres des syndicats de marins et de dockers,

Ils assistent, à quelque distance et protégée par un cordon de policiers, à la montée à bord d’un petit groupe de visiteurs particuliers. Ce sont pour la plupart des membres de la haute société new-yorkaise (dont la famille Rockefeller) venus admirer le  « palais flottant »  ses machines et ses luxueuses salles de réception et apprécier la musique de son orchestre, qui va jouer spécialement pour eux.

 

L’assaut

Après que le paquebot ait signalé son prochain départ par un coup de sirène et que les visiteurs officiels aient fini de quitter son bord, un petit groupe d’homme déterminés surgit parmi les manifestants et monte à son tour sur le pont. Ils arrachent le drapeau à croix gammée qui flotte à la proue, le déchirent et le jettent dans l’Hudson. Des bagarres éclatent alors avec l’équipage et la police appelée en renfort. Certains militants sont roués de coups, l’un d’eux Edward Drolette, est blessé par balle par un policier, tandis que des arrestations sont opérées. Le Bremen quitte finalement New York avec une trentaine de minutes de retard.  

 

Tensions diplomatiques

Le chancelier Hitler ayant manifesté une grande colère à l’annonce de l‘évènement, le gouvernement nazi émet immédiatement une protestation officielle à Washington, estimant que les autorités américaines n'ont pas suffisamment protégé le pavillon allemand et exigent que les coupables soient fermement punis. La presse nazie affirme que le Bremen a été attaqué par des « bandes juives » liées à un complot international contre l'Allemagne. Cette interprétation va devenir l’un des éléments récurrents de la propagande antisémite du régime, 

Côté américain, le Président Roosevelt s’en tient à sa politique vis-à-vis de l’Allemagne nazie, approuvée par le Congrès et une bonne partie de l’opinion : ne pas réagir face aux provocations afin de tenir son pays hors de tout conflit, conformément à la doctrine Monroe prônant l’isolationnisme. Ainsi s’est-il tu , à l’instar de la Grande-Bretagne et de la France , face aux violations successives par l’Allemagne du traité de Versailles,. Le Département d’État condamne donc fermement l’action violente perpétrée contre le paquebot, ce qui déplait fort aux organisations juives et antifascistes qui interprètent ce message comme une nouvelle capitulation face à Hitler.

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Mobiisations  

Dès août 1935, une vaste réunion antinazie se tient à Madison Square Garden, rassemblant des dizaines de milliers de personnes pour acclamer les « révoltés du Bremen (Bremen rioters)  et exigeant leur libération, tout en appelant au boycott des prochains Jeux olympiques de Berlin. Aux représentants d’associations juives, catholiques et protestantes succèdent à la tribune Bill Bailey, le chef du commando de marins en liberté provisoire, qui exhorte la salle à poursuivre la lutte, suivi du Dr. Kurt Rosenfeld, ancien ministre de la Justice de Prusse et l'un des défenseurs d'Ernst Thaelmann, e chef du parti communiste allemand(K.P.D) incarcéré, dont il exige la libération. La réunion est largement reprise par la presse et suivie de pétitions et de manifestations. L’attaque du Bremen a pris une très large portée politique sur le plan international.

 

La justice

Six membres du groupe contestataire montés à bord, qui resteront dans l’histoire américaine sous le nom des  Bremen six (les six du Bremen)sont traduits en  justice dans un tribunal de première instance de New-York. C’est le gouvernement fédéral qui a tenu à ce que l’affaire soit traitée à cet échelon judiciaire le plus bas, afin d’éviter qu’elle prenne une trop grande proportion. Mauvais calcul : la petite salle du tribunal, bondée,   compte la présence  de nombreux journalistes, tandis qu’a l'extérieur, une foule d'un millier de manifestants réclame la libération des marins arrêtés.

Bill Bailey, considéré comme le meneur, est un militant syndicaliste de vingt ans, né dans une famille irlando-catholique modeste, qui a connu une jeunesse difficile avant de devenir marin puis militant syndical, proche du Parti communiste américain (1) Les cinq autres ( Arthur Blair, William Jamieson ou Howe), William McCormack, Paddy Gavin et Edward Drolette, le blessé)sont également  marins. Le procès se déroule dans un climat tendu : quelques mois auparavant, un autre marin américain, Lawrence Simpson, a été arrêté en Allemagne pour avoir tenté de diffuser des tracts antinazis et interné au camp de Fuhlsbüttel— ce qui participé  à la décision de mener l’action contre le  Bremen.(2)

Tandis que l’accusation, représentée par le procureur adjoint Irving Bell, soutient que l’attaque du paquebot constitue « un attroupement illégal suivi d’une agression criminelle » la défense des accusés, confiée à l’avocat Vito Marcantonio, habituel défenseurs des Portoricains et Italiens de condition modestes, dépasse largement le cadre du fait-divers pour transformer les débats en mise en accusation du nazisme. A ses yeux, les Bremen Six sont à comparer aux patriotes de la révolution américaine qui se sont révoltés contre la Grande-Bretagne à Boston en 1773 et il en vient à poser au tribunal la question plus générale de savoir s’il convient cette fois de « défier » ou au contrait d’« apaiser » Hitler.

Les débats sont présidés par le juge Louis Brodsky, un magistrat juif connu pour ses positions libérales et son opposition affichée au nazisme.(3).

Le 6 septembre 1935, Brodsky prononce une sentence destinée à   rester célèbre. Dans une première partie, il développe une argumentation technique autant que politique : Le 12 mars 1933, un décret signé par Hindenburg et Hitler a ordonné que le drapeau impérial et le drapeau à croix gammée soient hissés ensemble , ces deux drapeaux étant censés unir le glorieux passé du Reich allemand et la renaissance vigoureuse de la nation allemande.Or, Le drapeau jeté dans l'Hudson étant celui de la croix gammée, les autorités américaines peuvent légitimement considérer qu'aucun symbole officiel de l'État allemand n'a été endommagé .Il n’y a donc pas  eu délit contre un drapeau national étranger au sens strict.

Mais Brodsky va bien au-delà : il justifie moralement le geste des accusés, affirmant qu'ils avaient parfaitement le droit de considérer la croix gammée comme le « pavillon noir de la piraterie » — une formule va faire le tour de la presse mondiale e lui vaudra les foudres des autorités américaines. Car selon lui, le drapeau nazi « n'est pas le véritable drapeau national allemand mais l'emblème d'un parti politique représentant « une révolte contre la civilisation.

  Pour ces motifs, il abandonne la quasi-totalité des charges retenues contre les accusés, qui  sont relaxés, le sixième simplement condamné à une peine légère avec sursis.

 

Riposte nazie 

Dès qu’ils prennent connaissance du verdict, les responsables de l'ambassade allemande à Washington reçoivent instruction de Berlin de transmettre une protestation véhémente au secrétaire d'État (ministre des affaires étrangères) Cordell Hull, visant spécifiquement la comparaison du drapeau nazi à un emblème de piraterie L'ambassadeur Hans Luther, en poste à Washington, va plus loin en exigeant purement et simplement des excuses officielles du gouvernement américain.

En même temps, Hitler décide que désormais, l’Allemagne ne sera plus représentée que par un seul drapeau. Le Reichstag adopte la « loi du le drapeau du Reich » (Reichsflaggengesetz ) qui fait de la bannière à croix gammée le seul et unique emblème national du Reich, reléguant l’ancien drapeau impérial noir‑blanc‑rouge à une fonction subordonnée. Cette loi est votée dans le même train législatif que celles sur la citoyenneté et la « protection du sang allemand », posant le cadre juridique de la persécution raciale et antisémite. L'argument technique du juge américain ayant permis l'acquittement les Bremen Six — l'existence conjointe de deux drapeaux — se trouve ainsi désormais supprimé pour l'avenir : plus aucune ambiguïté juridique ne pourra être invoquée lors d'un éventuel incident similaire. 

 

La presse allemande 

Le verdict de Brodsky, rendu le 6 septembre 1935 — une semaine avant l'ouverture du congrès du parti nazi à Nuremberg —, déclenche une campagne de presse d'une rare virulence. : le verdict n'est pas considéré comme un simple incident judiciaire mais une offense nationale orchestrée par des intérêts juifs et communistes.  Le journal Der Angriff, fondé par le ministre de la Propagande Joseph Goebbels, qualifie le juge Brodski de « Juif de l'Est » dénonçant une « agitation judéo-communiste ». Le Boersen Zeitung de Berlin accuse Brodsky de «  provocation insolente à l'encontre de l'honneur du peuple allemand » tandis que la Deutsche Allgemeine Zeitung dénonce une insulte sans précédent envers l'Allemagne. 

Aux Etats-Unis, l’attaché de presse du mouvement pro-nazi le Bund germano-américain (German American Bund /Amerikadeutscher Volksbund)  considère la décision de la justice américaine comme « une autre preuve de la conspiration juive-communiste mondiale contre la nouvelle Allemagne.

 

Un gouvernement embarrassé.

Le secrétaire d'État Cordell Hull, soucieux de préserver la normalisation des relations bilatérales avec l'Allemagne,  choisit une voie médiane : il émet une note exprimant le regret du gouvernement américain de constater que l'emblème national allemand n'ait pas reçu le respect auquel il pouvait prétendre — sans toutefois  désavouer formellement le jugement de Brodsky. C'est un compromis inconfortable, révélateur de la politique d'apaisement encore largement dominante à Washington à cette époque: ménager Berlin tout en évitant de désavouer publiquement une décision de justice rendue sur le sol américain.

Cette note suscite une profonde déception parmi les organisations démocratiques et juives américaines, qui espéraient une plus grande fermeté de l'administration Roosevelt face au régime nazi. Le rabbin Stephen Wise, alors à la tête aux Etats-Unis de l'American Jewish Congress (Congrès juifs américain) avant de prendre la direction du World Jewish Congress (Congrès juif mondial),   habituellement très prudent dans ses critiques publiques envers le Président, profite de son sermon de Roch Hachana ( le nouvel an juif) quelques semaines plus tard, pour critiquer publiquement — fait rare de sa part — la position de l'administration Roosevelt dans cette affaire. Pour autant, ce n’est qu’après l’attaque de Pearl Harbor en décembre 1941 et la déclaration de guerre de l’Allemagne aux Etats-Unis que ceux-ci se résoudront à entrer dans le conflit international.

Longtemps resté dans l'ombre de l'histoire officielle, l'épisode du Bremen a été redécouvert récemment. Cet acte de défi, survenu près de quatre ans avant l'invasion de la Pologne et dix ans avant la libération des camps de concentration, est aujourd'hui salué comme l'un des tout premiers gestes de résistance publique contre le nazisme sur le territoire américain. 

 

Michel Levine

                                                   NOTES

1.Peu après l’attaque du Bremen, Bill Bayley s'engagera dans les Brigades internationales (bataillon Abraham Lincoln) en Espagne puis servira comme mécanicien à bord des navires Liberty et Victory durant la guerre du Pacifique. A la suite de la montée du maccarthysme, inscrit sur les listes noires puis convoqué à comparaître devant la Commission des activités anti-américaines (House Un-American Activities Committee, ou HUAC), le 5 décembre 1953, il refusera de coopérer avec ses enquêteurs en évoquant le cinquième amendement, sera définitivement chassé de tout emploi dans la marine marchande et entamera une profession de docker, où il se signalera dans les milieux syndicaux par son combat contre la ségrégation. En 1968, ce sera la rupture avec le communisme suite à l'écrasement de l'insurrection hongroise. À sa mort en 1995, la représentante démocrate Nancy Pelosi saluera devant la Chambre des représentants son engagement de toute une vie pour la justice sociale. 

2. Lawrence Simpson passera environ 18 mois en détention en Allemagne nazie, puis sera libéré après avoir promis de repartir aux États-Unis sans « causer d’ennuis ». De retour en Amérique, il entamera aussitôt une tournée de conférences contre le fascisme et le nazisme, publiera un livre intitulé Eighteen Months in Nazi Hell ce qui lui vaudra d’être mis sur liste noire par le F.B.I.  

   (3) Louis Bernard Brodsky naît aux Etats-Unis le 25 décembre 1879 dans une famille juive originaire d’Ukraine, poursuit des études de droit à la New York University Law School, dont il sort diplômé en 1900.
Admis au barreau de New York en 1901, il exerce surtout comme avocat d’affaires, spécialisé dans les litiges commerciaux. En 1924, il est nommé magistrat à New-York et prendra sa retraite en 1939. Parallèlement à sa fonction, il occupe de nombreux postes dans le secteur associatif juif new‑yorkais - président du National Hebrew Orphan Asylum ,président d’honneur du Hebrew Day and Night Nursery, directeur du Home of Old Israel et du Hebrew Orphan Home ; administrateur de l’Israel Zion Hospital de Brooklyn. Avant même l’affaire du Bremen, Brodsky s’etait fait remarquer en avril 1935 en relaxant deux danseuses arrêtées pour indécence lors d’un spectacle dans un club de nuit, ainsi que les 101 clients présents, considérant que la nudité n’est « plus considérée comme indécente » dans les night‑clubs et théâtres, décision qui a fait scandale dans les milieux conservateurs.  

                                            SOURCES

 

Les échanges diplomatiques entre Berlin et Washington sur l’affaire du Bremen sont aujourd'hui conservés au Foreign Relations of the United States (FRUS). On lira aussi :

Foreign Relations of the United States (FRUS), Diplomatic Papers, 1935, volume II, documents 364, 366 et 369 

Archives de la Jewish Telegraphic Agency (juillet-septembre 1935)

 

Articles de presse

« The Bremen Six – How a Gang of New York Troublemakers Struck America's First Blow Against Hitler », MilitaryHistoryNow.com 2019

 

« Riot In New York At German Ship Bremen; Swastika Torn Down And Thrown Into Hudson River » The Forward 28 juillet 1935

 

Bibliographie  

 

Bailey(Bill) The Kid from Hoboken: An Autobiography (1993)

 

Duffy(Peter), The Agitator: William Bailey and the First American Uprising Against Nazism. New York, PublicAffairs, 2019.  

 

Huchthausen(Peter A.), Shadow Voyage: The Extraordinary Wartime Escape of the Legendary SS Bremen, John Wiley & Sons, 2005  

  

 

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