En ces temps d'interrogations sur notre avenir, et particulièrement sur les grandes manœuvres financières qui le conditionnent, je me permets de répercuter ici (et dans "répercuter" il y a "percuter") la lettre que je reçois de Robert Pollard, tant elle nous apporte des éléments de réflexion.
R.M
« Nouvelle zone à hauts
risques » alerte Le Monde (sup. Géo & Politique
13/14/05). D’un côté les Américains se réengagent dans le Pacifique nord auprès d’un certain nombre de pays asiatiques de leurs alliés, de l’autre la Chine
« pousse ses pions » pour y faire face… Troisième guerre mondiale ou pas ? Personne n’y croit dans l’immédiat, mais personne non plus ne lit dans les
entrailles du Dragon ou de l’Aigle.
Pour l’heure que veulent dire ces férocités de langage qu’elles soient militaires ou économiques, les deux le plus souvent imbriquées ? Le monde
commencerait-il à devenir trop petit pour eux ? Ils ont appris à jouer avec le feu au berceau du siècle dernier. Avant et après l’arme atomique devenue nucléaire et métastasée. Leurs appétits
sont toujours aussi féroces. Du dollar, de l’euro, du yen, ils en croquent, ils se bâfrent ; c’est aussi trivial que ça mais ça peut prendre des allures raffinées, évoluer dans la subtilité.
D’une part jouer sur plusieurs registres à la fois : l’armement donc, le commerce, la finance enfin. Surtout, je te tue tu me tues !
Pour le moment l’Euro est dans leur assiette. La table est dressée pour les grandes entreprises commerciales et financières. Leur boulimie et la rage qu’elles y mettent les engraisse, leur donne de l’énergie, les entraîne dans une accélération qui relève de la démence. On peut imaginer que Wall Street ne porterait pas le deuil si l’Europe telle qu’elle existe venait à disparaître, ils allumeraient leurs cigares avec des euros flambant neuf ! La Chine, au contraire, chez qui on devine un désir très fort d’une Europe pouvant devenir pré carré sur le vieux continent –qui l’aura tant humiliée dans le passé – se servirait de notre monnaie pour consolider un poste avancé ou une base arrière, éventuellement, dans ce combat hégémonique. L’Europe est un enjeu pour les uns comme pour les autres mais leurs intérêts divergent. L’un rêve de sa disparition et des gains colossaux qu’entraînerait la faillite financière pour les spéculateurs outre Atlantique, Goldmann Sachs, Hedge Funds et autres Soros, l’autre voudrait l’investir, financièrement s’entend, pour en faire une base de résistance en même temps qu’elle y fourbirait ses armes offensives.
Il s’agit d’une interprétation possible et même plus, d’une hypothèse vraisemblable mais vous pouvez chercher : chez les sérieux, les posés, les économistes patentés veux-je dire, vous ne trouverez rien. Ils se détournent en se pinçant le nez, rajustent leurs binocles et vous assènent : Obama presse l’Europe de remettre de l’ordre dans ses affaires et de relancer la croissance, l’Amérique aurait besoin de nous en bonne santé. La Chine émerge et nous menace. Et si la Grèce se débinait, si nous la chassions sous-entendu, ce serait une opération purgative du meilleur effet. La spéculation mondialisée – car celle-là est la forme la plus authentique et exclusive de la “mondialisation“ - n’est pas au menu de nos mentors menteurs. Pourtant la politique est toute entière contenue dans ces mouvements de fonds et cette vague de fond qui semble devoir tout balayer devant elle comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle alors que les acteurs en sont connus et reconnus de longue date. Le plan annoncé (cf. Myret Zaki) suit son cours : la Grèce au désespoir, l’Espagne subissant une offensive sur tous les fronts avec attaque du système bancaire. Mais là encore, il s’agit de politique continuée par les moyens de la finance ; une stratégie qui vise à la domination du Vieux Continent… à tuer leur Europe, père et mère confondus en l’occurrence, diront les amateurs facétieux (ou ignorants ?) de psychanalyse politique.
En attendant mieux, les conditions vont leur paraître satisfaisantes : de la misère dans l’air, l’asphyxie des consciences prolétaires et des fruits mûrs pour être cueillis sur la base des plus bas salaires qu’on puisse imaginer. L’Allemagne a bien commencé dans ce sens – et ils l’admirent, la cajole, la montre en exemple : à un Euro de l’heure s’il le faut, le prix idéal d’une main d’œuvre soumise. Or, en France, “chez nous“ se tiennent en embuscade les professionnels de la manœuvre et de du double jeu imprimant de leur propre style social démocrate, les mêmes mauvaises façons. Moscovici pour l’exemple : vice-président du “Cercle de l’industrie“ lobby patronal comprenant les représentants des société du CAC 40 notamment. Actuellement aux commandes du ministère de l’économie, que croyez-vous qu’il fera ? Comment je ne saurais dire, mais quoi il n’y a pas à hésiter : il se lancera dans une politique qui défend les siens, les siens du jour, pas ceux de son enfance. Les plus riches et les plus puissants qu’il fréquente assidûment. Comment le voyez-vous agir cet homme là ? Quelle est sa boussole ? Avec qui devra-t-il se concerter, qui consultera-t-il ? Tout le monde s’en doute mais qu’est-ce que cela change ?
Un ami me faisait remarquer, dans une correspondance que nous échangions, que « Le "suffrage universel", {est} une apparence trompeuse qui joue sur 3 savoirs dont l'électeur est mensongèrement crédité :
- le savoir de ce qui est,
- le savoir de ce qu'on fait,
- le savoir de ce qu'on veut... » remarque qui me troubla en proportion de l’accueil favorable que je lui réservais sans pour autant y adhérer totalement. Le danger étant toujours là d’aller dans le sens de la généralisation et d’en abuser. On se dit qu’il doit bien se trouver des électeurs qui savent un peu mieux que d’autres de quoi il retourne. Ce qui est, ce qu’ils font et ce qu’ils veulent. Aussi bien beaucoup s’abstiendront mais de tous ceux qui s’abstiennent il s’en trouve aussi qui n’en savent pas plus. Mais sait-on jamais parfaitement ce qui est, ? Et même si l’on croit savoir ce qu’on fait est-il certain que nous l’ayons voulu ? Et l’ayant vraiment voulu et ne l’obtenant jamais que peut-on y faire ? S’abstenir. Passer par d’autres voies. Eventuellement.
Mais comme il ajoute que « l’ignorance étant ici la règle, on versera cette remarque du côté de la formule si juste « élections, piège à cons » il est alors clairement établi qu’il s’agit d’une “règle d’ignorance“ admettant des exceptions qui n’entravent en rien la réalité de ce qui est dit. Le piège se serait donc refermé sur les “cons“ que sont les électeurs et électrices – la parité est à la mode. Or, il faut reconnaître que les élections de juin 1968 (80% de votants) éructant d’une chambre dite “Bleue CRS“, après les évènements de Mai et ses 13 millions de grévistes soutenus par une bonne partie de la population, sembla donner de la consistance à la formule. Et ce ne sera pas la dernière fois… Ou bien serait-ce à chaque fois pareil ?
Mais alors que faire ? Rétablir le suffrage censitaire qui, de fait, existe en filigrane ? Ou bien considérer que malgré tout ce qui peut en condamner l’exercice d’un point de vue idéal - qui serait le point de vue d’où l’on peut se définir “citoyen“ actif et conscient admettant néanmoins la règle majoritaire (ce qui n’est pas sans poser problème !) – son existence pèse d’un poids suffisant pour freiner les dérives du pouvoir sans toujours les contenir. Les Nazis sont arrivés au pouvoir et s’y sont maintenus sans jamais avoir obtenu la majorité absolue des suffrages.
Le suffrage universel arme de dissuasion (momentanée) contre les pouvoirs autoritaires, les dictatures ou leurs variantes plus ou moins douces. Tout à fait personnellement j’adopte ce point de vue, sans enthousiasme.
« Ce qui me fait dénoncer, ajoute-t-il, l'idée dominante et si fausse de l'équation "élection = démocratie"... Etant admis le principe que la forme démocratique d'un Etat ne peut apparaître qu'avec la séparation et (plus encore) la limitation de ses pouvoirs... Et cela compte infiniment plus que l'élection de ses représentants qui consiste, au contraire, à leur donner le pouvoir... ». J’aurais tendance à dire que le pouvoir ne se reçoit pas mais qu’il se prend ; nous ne l’offrons pas : ils nous l’extorquent. Par conséquent, et quel que soit le cas de figure, avec ou sans élections, limiter le pouvoir de l’Etat ne peut se concevoir que dans une bataille menée en permanence et sans relâche contre ceux qui le possèdent et n’ont d’autre ambition que de gagner toujours plus de terrain, d’augmenter sans fin leur puissance, posséder le plus de dérogations possibles vis-à-vis de la loi commune. La séparation et la limitation sont à ce prix : lutter et inventer et, pour le moment, on ne voit guère d’autres laboratoires que ceux de la Puerta del Sol ou de Occupy et quelques autres très nombreux mais dont on ne sait pas grand chose.
Ce sont des tentatives. Il n’y a pas de solution miracle, seules les dissolutions en donnent l’illusion. Mais il faut continuer à chercher… ce que l’homme est capable de supporter sans disparaître à ses yeux. Reste que “limiter“ c’est endiguer, mettre des obstacles sur les cheminements du pouvoir qui s’avance sur nous. Un contre-pouvoir…c’est déjà du pouvoir : à rebours sans doute mais reconstitué parce qu’il y a urgence, parce qu’il devient tout à coup expressément nécessaire de prendre la “décision qui s’impose“ (à qui ? Par qui ?). Avec pragmatisme, ici aussi il en faut, les limites sont à poser dans le temps qui s’écoule : abréger la durée des mandats, les abroger si nécessaire pendant l’exercice, en attendant mieux.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires